Christophe Manon – « La Littérature est salvatrice. »

« C’est ainsi que tout a commencé. Le jour était venu. Un jour comme un autre, pas plus. L’univers était en expansion et le monde tournait mollement sur son axe sans qu’on s’en aperçoive. »

L’incipit du nouveau livre de Christophe Manon suffit à donner le ton. Comme une pièce de Camille Saint-Saëns, le texte passe de la lumière à l’obscurité sans crier gare, tisse des images bigarrées au milieu des ombres et des étoiles noires sur les paysages les plus lumineux. Pâture de vent, c’est un long chant de la vie et de la mort que l’auteur fait défiler au rythme des pages, avec des bouleversements de rythmes, des soupirs, des accélérations, des fougues, des fièvres, des envoûtements. Le livre s’ouvre sur deux personnages inconnus ; un garçon et une fille, à l’heure où le soleil s’éveille. Puis la fillette s’évanouit ; il ne reste plus que l’enfant avec ses doutes, ses incompréhensions, sa fascination pour la mort et sa fureur de vivre. La première partie de l’œuvre laisse place aux souvenirs qui s’entremêlent ; c’est un enchevêtrement de visions et de visage où l’on passe de la fille mystérieuse à la mère, du petit frère mort-né au grand père ; un étourdissement. La multiplicité des personnages tisse une toile grouillante comme un tableau de Pieter Brueghel. On alterne entre images, mouvements, déclamations, cris, rires aussi. Vivants et morts se confondent ; mais aussi amour et haine ; passion et deuils.  Là, la beauté la plus pure épouse la laideur la plus abjecte. Puis la deuxième partie se fait plus sombre ; le garçon devient « je » avec sa dure perception de la vie et des Hommes, l’usage d’une langue nouvelle qui cogne.

« La fille était là aussi, auréolée de grandes boucles dorées, harmonieuse combinaison inflammable, insouciante, impérieuse, frémissant dans sa robe à fleurs comme un animal insoumis, immanente. »

2Pâture de vent est un roman poème, un chant mystérieux, d’amour peut être, de rage sûrement ; un texte apocalyptique où de « puissantes trombes de croix enflammées » tombent tout droit d’un « ciel ensanglanté » et où des « anges décapités aux ailes déployées » surgissent d’entre les pages qui s’essoufflent. C’est aussi et surtout la victoire de l’écriture. Car le langage de Christophe Manon ne tisse pas une histoire. En brossant sa vision de la vie, l’auteur agrippe par son écriture. Ses mots giflent, entrent parfois en nous avec violence, bouleversent et y restent bien longtemps après que l’on soit arrivé au point final, à palpiter là « comme une petite bête. » Pâture de vent est un gouffre vertigineux, séduisant et horrifiant, qui vous emporte jusqu’à l’enivrement. Finalement, il est peut-être tout simplement l’immortalisation d’une fureur de vivre.

Inventer une histoire ? Très peu pour l’auteur qui doute de sa capacité à concevoir des romans. Celui qui se complaît d’ailleurs dans l’écriture de la poésie ajoute : « Des histoires, il y en a plein le monde. Peut-être n’en a-t-on pas besoin de plus ! » Il en va de même pour la philosophie. Si certaines pages de Pâture de vent peuvent nous amener à nous interroger sur les affinités philosophiques de celui qui les écrivit, ce dernier rappelle qu’elle n’est pas sa vocation. Il préfère la littérature qui « relève de l’ordre du sensible, de l’émotion, qui retrace une vision du monde. Les livres m’apprennent beaucoup sur ce que l’on est, ajoute-t-il. La littérature propose des exemples dont on tire des expériences. Lire des livres, c’est une forme de partage, c’est être confronté à de l’altérité. »

Quand on le questionne sur la nature du « je » étrange utilisé dans son livre, Christophe Manon rejette toute analogie autobiographique, même si, dit-il, « chacun met un peu de soi dans les livres ; pour ce qui me concerne, les éléments autobiographique sont excessivement trafiqués. » Le « je » est ainsi un moteur de fiction, c’est « un réceptacle qui absorbe toutes les autres figures présentes dans le livre ». Au cri rimbaldien « je est un autre », Christophe Manon répond « je, c’est nous, c’est tout le monde » : c’est une manière de rendre commun à tous les expressions qui habitent le livre.

« Et je vois un immense tumulte de figures et de formes inachevées, des nuées d’atomes et de poussières remuées des enfers, un abîme ouvert entre les univers, je vois des générations et des générations s’animer et se débattre dans les nébuleuses bleues des infinitudes, je vois les morts se relever d’entre les morts. »

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Varlam Chalamov

L’une des figures les plus marquantes de l’œuvre est sans doute celle que l’on ne rencontre que par procuration : celle du petit frère « mort-né dans le ventre de maman » qui entraînera dans son sillage l’omniprésence de la mort. « La mort, c’est la grande question, c’est ce qui nous guette tous », commente Christophe Manon. Il avoue sa fascination pour les danses macabres, pour les célébrations mexicaines où la fête des morts est un moment de joie. « Il faut accepter de la regarder en face, un peu comme Hamlet… ce qui ne veut pas dire qu’on doit s’y complaire », dit-il avant d’ajouter : « Un être humain c’est un nain juché sur des épaules de squelette. Cela ne relève pas de la mystique mais de notre réalité : nous sommes forcément habités par nos morts. Leur souvenir dépend de nous. » Celui qui reconnaît avoir une forme « d’obsession pour le passage du temps et des générations » considère ainsi la littérature comme « un arche de Noé dans lequel on peut sauver tous les noms, le dernier refuge du vivant ». Telle est la définition de la littérature selon Christophe Manon : un lieu pour sauver et accueillir. La preuve de sa force ? « Quand on veut détruire, ce sont les livres que l’on commence par brûler. »

« Salut éternel et fraternel à toi mon joli sucre d’orge, mon tendre berlingot, mon trois fois saint petit lapin, je t’aimais, cher frangin. »

Ce lien qu’il entretient avec la littérature, Christophe Manon le décrit comme nécessaire. « Lire, c’est d’abord une manière de se confronter à l’altérité. C’est aussi un facteur d’émancipation très fort, un moyen de se forger une pensée plus libre. La littérature, souligne-t-il, c’est tout simplement salvateur.  » Face à sa bibliothèque qui semble infinie, l’auteur cite deux noms : Varlam Chalamov et François Villon. Le premier pour ses Récits de la Kolyma, la chronique de dix-sept ans vécus en camps. « Chalamov, c’est la preuve que la littérature est aussi une planche de secours », explique Christophe Manon dont on ressent un attachement très vif à l’auteur russe. Le second parce qu’il est pour lui l’expression achevée du lyrisme tel qu’il le conçoit : une expérience singulière partageable par tous, un espace commun.  On l’aura remarqué, Christophe Manon est « un écrivain qui écrit en compagnie des livres. Pendant que j’écris, les autres livres irriguent mes textes en sourdine. »

« L’écriture est une activité solitaire et dégoûtante qui ne devrait pas exister dans une société civilisée. »

Quand on lui rappelle son aphorisme sur l’écriture, Christophe Manon éclate de rire. « Si je me permets d’écrire ce genre de choses, c’est bien parce que le narrateur n’est pas vraiment moi. Pousser le curseur au maximum, c’est aussi ma manière de rentrer en fiction. » Il reconnaît cependant une certaine « impudeur » à l’écriture, précisant que « dans un monde parfait, on n’aurait pas besoin de ce genre d’expression solitaire ». Car l’écriture, c’est avant tout une forme de solitude. Le langage est aussi un mensonge, ajoute Christophe Manon, en rappelant que l’enfant de Pâture de vent doit construire une langue différente pour élaborer une vision du monde solide. Mais, à l’instar de la littérature, l’auteur considère cet acte solitaire tout autant salvateur. « On aimerait bien s’arrêter, se dire que ce n’est pas grave. Même si je n’ai pas bâti toute ma vie autour, c’est pourtant l’activité qui me structure, qui me fait penser, me permets de me sentir vivre et de m’émanciper. C’est ce qui me fait aller au-delà de ce que j’aurais pu atteindre ou penser par moi-même. Ça reste donc quelque chose de nécessaire, pour ne pas dire vital. »

« Notre rôle est insignifiant dans la prodigieuse et violente tragédie du hasard. »

Si Christophe Manon a de commun avec Baudelaire la facilité de la synesthésie et la puissance du langage, l’auteur ne se considère pas baudelairien. La raison de cette réticence ? Sa méfiance vis-à-vis de ce rapport à l’absolu, à l’idéal. « Le monde est ainsi fait : il n’est ni noir ni blanc, le cœur humain est à la fois tendre et cruel. La littérature doit être le reflet de cette réalité. » Selon lui, les grands écrivains sont ceux chez qui toutes les teintes apparaissent ; ceux qui font à la fois rire et pleurer tels que Faulkner, Dostoïevski ou encore Shakespeare, pour citer les plus connus. « L’être humain, c’est un mélange de nombreuses teintes, de la plus lumineuse à la plus sombre. » Tant mieux car, comme son narrateur, Christophe Manon trouve les imperfections des hommes « d’une grande beauté ». « Il y a de la grâce partout », assure-t-il. Dans la littérature, il aime aussi quand « ça dérape, quand les auteurs ne contrôlent pas tout. » C’est pourquoi la question du destin en littérature lui plaît autant, notamment dans la tragédie : « dans la vie, on peut lutter contre le destin. Dans les livres, confronter l’homme à quelque chose qui le dépasse est passionnant. »

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Dostoïevski

Si Pâture de vent est ponctué de taches sombres, Christophe Manon est loin d’être un pessimiste. Il a d’ailleurs mis un point d’honneur à finir son livre sur un constat lumineux. « La vie vaut le coup d’être vécue, et il est passionnant de la traverser, la vivre, la partager, la décortiquer. » Il remercie au long de plusieurs pages tout ce qui lui procure une « rage ». « La rage, c’est un moteur ; c’est la rage de vivre. C’est elle qui stimule l’écriture. C’est pourquoi je n’ai pas envie d’être apaisé, je n’aurai pas besoin d’écrire sinon. »

Quant aux hommes, Christophe Manon leur trouve « de la grandeur et de la grâce. Nous sommes une espèce qui lutte et se débat. J’aime la vie, les gens, sans attendre ni du bien ni du mal du monde. » Comme le disait Albert Camus, « il y a dans les hommes plus de choses à admirer qu’à mépriser ».

Pâture de vent, c’est sans doute aussi l’appel à la rage de vivre ; celle qui pousse les hommes à exister au gré de leurs imperfections.

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