Éloge de l’infini : Jean-Baptiste Huynh et les « Infinis d’Asie ».

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Jean-Baptiste Huynh © Irving Penn

« Notre image ne nous appartient pas, elle existe dans le regard de l’autre ». C’est par ces mots que le visiteur qui pénètre au sous-sol du musée Guimet est accueilli et sera bercé à travers toute l’exposition, comme on l’est par une rengaine, un mantra, une comptine, que l’on se répète inlassablement et qui semble à chaque fois s’épaissir d’une signification nouvelle.

Cette rengaine, c’est celle qui guide Jean-Baptiste Huynh, photographe franco-vietnamien, dans son travail. L’altérité est en effet au cœur de son œuvre, altérité de soi face à l’autre, bien sûr, mais altérité intime de soi à soi, variation autour de l’idée que « Je est un autre ». « Je » est donc à découvrir, à expérimenter, à saisir. D’où la volonté du photographe de s’auto-appréhender et de partir à la découverte de son propre visage.

Cette quête passe à la fois par l’exploration des visages des autres et par celle d’un continent, l’Asie, où Jean-Baptiste Huynh a une partie de ces origines.

Les yeux dans les yeux

La thématique du regard que l’on porte sur l’autre et du regard que l’autre porte sur nous est donc essentielle dès le début de l’exposition. La première salle présente douze portraits en noir et blanc. Ce qui attire immédiatement le regard ce sont les yeux des modèles, brillants aimants. Certains regardent sur le côté, d’autres regardent droit devant, d’autres encore regardent en haut dans une attitude presque mystique. Ces regards captent absolument l’attention et, mis en avant par l’esthétique léchée des photographies, ils écrivent des romans-fleuves infiniment riches en détails sur chaque modèle mais aussi sur chaque spectateur qui cherche à interpréter les signes contenus dans les pupilles de ces alter-ego de papier glacé.

La déambulation se poursuit dans un espace où se font face quatre duos, dont deux mères posant chacune avec leur enfant. La puissance, la détermination se lit dans le regard de ces femmes et l’on s’y laisse couler comme dans une eau sombre et mystérieuse. La question de l’altérité dans la ressemblance, voire dans la filiation, est ici en jeu : les mères tiennent leur enfant serré contre elles, comme une extension de leur personne, qu’elles paraissent souhaiter indissociable d’elles-mêmes. Pourtant, les yeux des enfants rompent ces liens et constituent les enfants en personnes indépendantes, autonomes, autres. 

2003, Jean-Baptiste HUYNH, HUYEN – Cil

Tout est dans tout, et réciproquement.

L’expérience de l’altérité est aussi l’expérience du mélange, de l’agrégation. Dans la série « Japon », un cliché d’une mer agitée qui vient mourir sur des rocher pointus paraît représenter de la fumée s’enroulant autour de roches volcaniques. La terre, le feu, l’air, l’eau, éléments complémentaires, ne font plus qu’un, dans un brouillage des perceptions visuelles du spectateur. Plus loin, la captation du reflet des étoiles dans l’eau crée un miroir hypnotisant dans lequel le visiteur perd ses certitudes et ne parvient plus à distinguer le reflet du réel.

« Je cherche et observe les foules et les ruelles pour trouver lui ou elle ».

« Lui », « elle », personnes indéfinies et pourtant fondamentalement uniques et nécessaires dans la série de portraits. L’altérité comme principe de différenciation autant que d’indifférenciation. La série « Inde » est celle du passage à la couleur, vive, explosive, qui devient un moyen d’union des êtres et des choses. Un paon majestueux se transforme ainsi en une créature hybride presque mythologique, dont la queue semble couverte d’écailles, les plumes, faites de laine. En parallèle, la photographie d’un tas de pelotes de laines entremêlées, distinguables les unes des autres uniquement par leur couleur, où on peut voir une métaphore de l’égalité des êtres humains malgré les différences qui nous instituent chacun en personne unique. C’est un appel au cosmopolitisme et au dépassement des frontières. Les liens tissés dans ce fatras de matière sont aussi indéfectibles que ceux qui unissent les humains par-delà les tentatives de division.

© 2004, Jean-Baptiste HUYNH, INDE – Fils

De soi à soi : l’expérience intime de l’altérité

L’expérience de l’altérité passe aussi par le constat de la fuite du temps et de l’altération de notre propre reflet dans un miroir. Métaphoriquement, la disposition de deux des portraits de la série « Japon », celui d’un vieillard et celui dans jeune garçon, l’un en face de l’autre, représente le rapport de soi à soi dans la prise de conscience du vieillissement. Ce rapport très particulier à soi préside à la série de portrait que Jean-Baptiste Huynh a réalisé, entre 1997 et 2015, d’une jeune fille de Hanoi, Huyen, âgée de onze ans au moment du premier portrait, et photographiée en buste et enceinte pour le dernier portrait. Dix-huit ans de la vie d’une femme, à la fois très reconnaissable tout au long des années mais fondamentalement autre. L’altérité est alors une expérience intime presque mystique.

Portraits d’infinis

Dans la dernière salle on se trouve face à des portraits de femmes captées par l’appareil de l’artiste au travers d’un miroir vieilli et piqué de taches, donnant la singulière impression que ces visages flottent parmi les étoiles, images bienveillantes de déesses antiques, idoles adorées. La scénographie joue sur l’ambiance enveloppante qui règne dans cette pièce par un jeu d’extinction et d’allumage constant des lumières grâce auquel le spectateur paraît se figer dans une contemplation de plusieurs jours et plusieurs nuit sans trêve.

© 2018, Jean-Baptiste HUYNH, REFLECTION 34 – Kazakhstan

L’immensité de l’espace et de ce qui s’y trouve fascine Jean-Baptiste Huynh. Il met en avant l’infini de l’univers qui nous entoure constamment, même en pleine journée lorsque nous n’y prêtons pas attention. À mesure que l’on déambule entre les photographies, on se sent envahi par cette infinité à la fois transcendante et immanente.

L’exposition « Infinis d’Asie » est visible jusqu’au 20 mai 2019 au Musée National des Arts Asiatiques – Guimet, 6 place d’Iéna, 75116 Paris.

 

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