Mélina Hoffmann – «Il y a un printemps pour chaque chagrin. »

«Je suis malade. Aujourd’hui je le sais. Mais un jour je l’espère, j’écrirai cette phrase au passé. Ce ne sera pas un passé simple, non. Plutôt composé de souffrances, de mal-être, de désillusions. Mais d’espoir aussi. Infime lueur, presque invisible, presque éteinte, que je sens malgré tout, que je devine, que j’invente s’il le faut. Parce que je ne me laisse pas le choix. »

C’est un livre en demi-teinte, mi sucré mi amer. Un livre qui glace par sa véracité terrible dessinée par une plume légère.  Un livre où l’on fréquente, main dans la main, la détresse et la joie de vivre. Un livre au cœur lourd soulevé par des élans d’espoir. Faim de vie, trois mots pour quinze ans de cauchemar.  

Mélina Hoffmann revient sur ses quinze ans de descente aux enfers, quinze ans que l’on résume froidement sous les trois lettres de TCA (Troubles du Comportement Alimentaire). Sans pudeur, toujours avec les mots justes, Mélina Hoffmann nous entraîne dans cette spirale infernale que constituent l’anorexie et la boulimie. Loin des récits enjolivés et des tournures enchantées, Faim de Vie pousse son lecteur dans la réalité brute de cette maladie encore trop méconnue. Les crises de boulimie, les vomissements de plus en plus fréquents, les chutes de tension, le mensonge. Et puis la guérison qui n’apparaît que comme un mot vague et lointain, un monde en arrière-plan qui semble ne pas, ou peu, percevoir cette terrible réalité. Du bout de son écriture douce et de phrases souriantes, la jeune femme nous emmène dans ce passé douloureux, mais traversé de rayons de lumière. Avec toujours le même message : la vie, cette chose merveilleuse.

Résultat de recherche d'images pour "faim de vie"Si Mélina est passionnée de littérature et d’écriture depuis toujours, elle avoue ne pas avoir prévu d’écrire ce récit. Commencé alors qu’elle n’avait que dix-huit ans, il faudra attendre sa trente-et-unième année pour que le livre prenne forme. « A l’époque, raconte-t-elle, j’étais tombée sur Thornytorinx, un livre de Camille de Peretti qui revient sur ses propres années d’anorexie. Pour moi, la morale de ce livre était que l’anorexie n’était pas si grave, qu’on pouvait vivre avec. Ça m’a mise en colère. Je me suis fait la promesse que j’écrirai un jour le livre que j’aurai voulu lire. C’est aussi pour cela que la fin est symbolique : plutôt qu’un happy end, je me suis remise à la place de la fille que j’étais à quatorze ans et qui voulait un choc pour une reconstruction totale. Mon livre et moi,  nous avons vécu des étapes ensemble. » Surtout, Mélina espérait écrire un témoignage différent de ce que l’on peut trouver sur le sujet. Un récit dans lequel se dessinent plusieurs intrigues : « quand j’étais malade, je fermais les yeux et la vie reprenait le dessus. Je voulais que les gens le ressentent aussi à cette lecture. »

Depuis la sortie de Faim de Vie, Mélina reçoit beaucoup de messages : on lui dit merci, on lui demande des conseils, comment elle s’en est sortie, sa « recette » : « Mais il n’y a pas de recette miracle ! s’exclame-t-elle. Il n’y a pas de solution universelle. C’est un cheminement personnel propre à chacun… L’intention de ce récit était de faire entendre mon expérience et d’aider à mieux comprendre ces troubles, pas de dire quoi faire pour s’en sortir. »

Elle ajoute : « J’ai hésité à m’investir dans une association, à m’engager pour cette cause. Mais je préfère être honnête avec moi-même : après ces quinze années pendant lesquelles j’ai mis ma vie entre parenthèses, j’ai aujourd’hui envie de vivre pleinement pour moi. » Pourtant, la jeune femme répond à tout le monde, ne serait-ce que pour redonner espoir et montrer qu’il est possible de s’en sortir. « Le message de ce livre c’est que même si la vie te met une claque, il faut lutter et continuer à avancer. Toutes les épreuves que nous traversons ont un cadeau à nous faire, j’en suis convaincue. »  

« La boulimie c’est le seul langage que j’ai trouvé pour dire ma souffrance sans que ça dérange »

L’essentiel du récit de Mélina Hoffmann montre une double vie où le quotidien est divisé entre joie de vivre et routine mensongère. « C’est impressionnant cette facilité avec laquelle tu peux vivre dans le mensonge dans ces situations. Cette omniprésence est d’ailleurs étrange quand on sait que je n’arrive pas à mentir au quotidien ! Pendant ces quinze ans, le mensonge était une sorte de recours, de refuge. Il avait fini par faire partie de mon identité : trouver des subterfuges était tout à coup devenu une routine. » Vivre dans ce cycle de l’anorexie boulimie, c’est avoir en soi une partie qui a envie de s’en sortir et une autre qui refuse. Pourtant, Mélina n’en avait pas pour autant perdu sa joie de vivre. « J’étais vraiment celle qui pétillait et qui aimait la vie. Je ne jouais pas un rôle. C’est quand j’étais seule que tout était différent et que les maladies prenaient le dessus sur celle que j’étais. Ces deux « moi » cohabitaient, c’était une lutte à l’intérieur. »

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Mélina Hoffmann ©Xavier Randria

Quand elle replonge dans ses souvenirs, Mélina se remémore surtout cette facilité à rendre les troubles alimentaires invisibles aux yeux du monde. Si sa mère se doutait que quelque chose d’anormal se tramait, la jeune fille parvenait à cacher sa souffrance et ses crises solitaires derrière son corps en apparence sain.  « Mon pire cauchemar, c’était qu’on me surprenne » explique-t-elle en évoquant notamment sa difficile collocation avec son meilleur ami de l’époque et son séjour à San Fransisco. « Ces moments de boulimie, c’est comme un état second, une transe. Une partie de toi est en veille et tu te mets en pilote automatique… Parmi toutes ces fois où je suis allée faire le plein au supermarché, il m’est arrivé une ou deux fois d’avoir un sursaut de lucidité et d’abandonner mon panier rempli à la caisse. Mais ça ne faisait que retarder l’enclenchement de l’engrenage. » Elle se rappelle : « Je devais vomir pour toucher à cette sensation de vide ; un vide planant et confortable où je me sentais si légère. » Malgré ses yeux qui pétillent, elle ajoute gravement : « on ne peut pas s’en sortir qu’avec de la volonté. »

Pour ce qui est de la guérison de ces troubles d’ailleurs, Mélina reste perplexe quant à la prise en charge par le milieu médical. Si elle reconnaît « le travail respectable » des médecins, il lui semble évident que de grosses lacunes persistent. « Le problème, dit-elle, c’est que cela ne va pas aller en s’arrangeant quand on voit la place de l’image, de l’apparence dans notre société, et cette quête insatiable de likes sur les réseaux sociaux… Les médecins ont des grilles de lecture, mais beaucoup de choses leur échappent, qui sortent de ces grilles. D’autant plus que l’on ment à tout le monde quand on est anorexique ou boulimique, et que ça ne se voit pas toujours ! Dans mon cas par exemple, c’est toujours moi qui les ai mis sur la voie, qui ai demandé une hospitalisation, des examens de santé… Sinon personne n’aurait jamais rien su ! »  Ce qui a pu l’aider ? « L’hypnose sans doute davantage que les thérapies analytiques. Avec les psys, j’ai passé des années à patauger dans mon passé, mes relations avec mes parents… Je ne dis pas que ce n’est pas important, mais je pense qu’à un moment donné c’est bien d’aller vers l’avant, de se concentrer sur aujourd’hui et demain. L’hypnose c’est ça. »

Et aujourd’hui ? Celle qui dit avoir continué à aimer la vie malgré ces épreuves a une ténacité flamboyante au fond des yeux. Une force de vie qui inspire. « Je suis fière de cette force » assure-t-elle avant de reprendre : « c’est aussi ça que j’ai tenu à montrer dans le livre : cette ambivalence où, malgré tout, la beauté et l’amour de la vie restent bien présents. » Maintenant que cette maladie s’est enfuie de sa vie, Mélina compte bien en profiter. Elle a d’ailleurs choisi de ne travailler qu’à mi-temps afin de  conserver plus de liberté. « J’ai consacré énormément de temps aux troubles du comportement alimentaire, aujourd’hui je veux vivre aussi intensément que ce que je n’ai pas fait ces dernières années. J’ai rattrapé la vie, je ne la lâche plus ! » rit-elle.

« J’écris pour rester en vie (…) écrire, ça me transporte dans l’espace, dans le temps. Ça me ramène toujours un peu ailleurs. »

Résultat de recherche d'images pour "happy coffee"Et notamment dans sa vie, il y a l’écriture, ce refuge, cette force. « La mélancolie m’inspirait beaucoup tout au long de ces quinze années, se souvient-elle. J’aimais écrire des phrases pluvieuses. C’est vrai que le bonheur est moins inspirant que le mal être, on fouille souvent dans nos tourments. L’écriture, c’était un peu comme ma béquille, et en même temps un formidable moyen d’avoir plusieurs vies en une. » Cette passionnée des mots avait d’ailleurs à cœur que Faim de Vie ne soit pas qu’un livre sur la maladie, qu’il y ait de la beauté. On a pu lui reprocher certains passages durs de son récit. Mais « il n’y a pas de jolis mots pour parler de ça », écrit-elle. « Quand on vit cette douleur en édulcoré, on minimise. Mais dans la vie, ce n’est pas en filigrane, ça bouffe ton quotidien, ça coupe ton énergie, ta mémoire. C’est difficile de mettre les vrais mots. Ce que je voulais, c’était réaliser un joli livre, direct et sans filtre. »

Mélina aimerait faire connaître plus largement sa plume, et elle termine actuellement l’écriture de son deuxième livre, un roman, « dans lequel il y aura encore beaucoup de moi, mais sous une autre forme cette fois ! »  nous confie-t-elle.

Aujourd’hui, Mélina croit en tout et ne met plus de limites à ses rêves. « Mon expérience de vie la plus douloureuse m’a permis de réaliser mon rêve et de créer quelque chose de lumineux, je trouve cela merveilleux ! Finalement, on est notre premier ennemi. On cherche des excuses, on nourrit des croyances qui nous emprisonnent, on se sabote beaucoup, mais si on s’en rend compte on peut complètement changer notre réalité. Je voudrais inviter les gens à être bienveillants envers eux-mêmes, et à ne pas chercher à combattre la colère ou la tristesse. Nos émotions nous rendent vivants. Si la vie est devenue facile pour moi c’est parce que je suis prête à accueillir les épreuves. Je sais aujourd’hui que j’ai les ressources pour les dépasser. »  

« Il existe un printemps pour chaque chagrin » sourit-elle avant d’affirmer : « Finalement, cette expérience m’aura fait gagner du temps ! Aujourd’hui, je n’attends rien de la vie, je me sers ! Et j’ai hâte de découvrir les surprises qu’elle me réserve ! » 

 

Image à la Une : Mélina Hoffmann ©Xavier Randria

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