Sophie Lemp – « La création, c’est regarder autour de soi. »

« Ne jamais oublier ce que j’ai vécu de fort dans ma vie. Mes émotions, mes peurs, mes joies, mes tristesses. Etre sereine. J’ai quinze ans. En ce moment, j’attends. Mais un jour, tout s’épanouira.»

Certains romans possèdent le don inégalable de vous autoriser à s’échapper du temps. Dans le flot intempestif de la société du XXIème siècle qui nous pousse sans cesse à aller plus vite, ils nous enjoignent à faire une pause, à sortir un instant de ce marathon maladif et de se laisser couler au fil des pages, le temps d’un instant. Loin de ce monde qui continue de s’essouffler, il nous transporte sur des rivages où l’écriture est pure et les sentiments mis à nus. Sophie Lemp a su recueillir ce don en nous proposant son troisième écrit, premier vrai roman.

Les miroirs de Suzanne par LempLes miroirs de Suzanne commence par un cambriolage. Rentrée chez elle, Suzanne finit par s’apercevoir que quelque chose a disparu : ses journaux intimes, rangés dans un coffret fermé, qu’elle a passé tant d’années à rédiger. Plus que les récits de l’adolescente qu’elle a été, ses carnets renferment son amour pour Antoine, un écrivain trois fois plus vieux qu’elle avec qui elle a entretenu une liaison vingt ans plus tôt. Loin d’être perdus, les journaux sont retrouvés dans une poubelle par Martin, un livreur. Alors que celui-ci dévore les carnets, retrouvant même sa passion pour le dessin auparavant au point mort, Suzanne tente de sauver les bribes de souvenirs notés sur ces pages de jeunesse. Antoine, ses sentiments, sa douleur, et la beauté aussi ; celle des sentiments, mais aussi celle des mots. Car les souvenirs de Suzanne ressemblent à des poèmes délicats éparpillés au gré du texte. Pendant que le jeune homme renaît et laisse son esprit s’envoler à la recherche de Suzanne, celle-ci s’empare à nouveau de l’écriture avec un seul objectif en tête : tout raconter d’elle et d’Antoine avant qu’il ne soit trop tard pour s’en souvenir.

Le roman de Sophie Lemp est un fleuve poétique où l’on se laisse délicieusement glisser. Des personnages authentiques à fleur de peau, une histoire qui nous touche en plein cœur, mais aussi et surtout la finesse des mots. L’auteure manie la plume avec douceur et élégance pour nous livrer un texte des plus harmonieux. De ces personnes ordinaires, Sophie Lemp fait ressortir des êtres dignes des plus grands romans. Au XXIème siècle, un livreur vaut bien Babylone. Elle accomplit avec brio un défi ambitieux : poser des mots sur la fièvre de la mémoire et la peur que les souvenirs ne soient plus que des charbons inertes. Bouleversant.

«Suzanne écrit ce qui lui vient. Un thé au lait dans un café une fin d’après-midi, le froid, la grève qui l’avait obligée à marcher, ses cheveux remontés en chignon, le châle coloré, tricoté par sa grand-mère, enroulé autour du cou, la soirée passée ensuite avec des musiciens, le billet de cent francs qu’Antoine lui avait donné pour qu’elle rentre en taxi et qu’elle avait gardé plié dans son portemonnaie, sa voix au téléphone le lendemain, ses larmes juste après, parce qu’elle voulait sa bouche, ses mains, elle voulait son corps et il le lui refusait. »

Si l’histoire de Suzanne nous paraît si proche de nous, c’est que son auteure ne l’a pas inventée de nulle part. « Une amie m’avait raconté un jour s’être fait cambrioler ; on lui avait volé ses journaux de voyage. Comme pour Suzanne, le fait que ces souvenirs étaient enfermés avaient dû faire penser aux voleurs qu’il s’agissait de quelque chose de luxueux. A partir de là, j’ai imaginé qu’on me volait mes journaux que je tiens depuis de nombreuses années. » Car comme son personnage, Sophie Lemp écrit beaucoup au jour le jour : des fragments de scène, des sensations, des choses quotidiennes. « On a l’impression que la mémoire ne suffit pas, poursuit-elle. Tout se niche dans ces détails qu’on a peur de laisser partir. Et on a si peur d’ailleurs de les perdre qu’on est plein d’une volonté de sauver jusqu’aux plus petites choses. » Une chose est sûre : c’est bien de celle qui lui a donné la vie que la protagoniste des Miroirs de Suzanne tient ce bouillonnement pour les souvenirs, ce besoin farouche de rattraper jusqu’aux détails qui ont façonné son existence.

Sophie Lemp © Allary éditions

Mais l’histoire de Suzanne n’est pas qu’un texte sur la mémoire : il s’agit avant tout d’une histoire d’amour. « L’idée, c’était de se demander : quand on arrive à trente-cinq, quarante ans, qu’est-ce qu’il nous reste de quand on en avait vingt ? De l’amour qui a tout emporté ? Qu’est ce qui reste vivant, qu’est-ce que c’est devenu ? » Voilà le fil rouge du roman de Sophie Lemp : la quête à la mémoire et aux souvenirs des premières amours. Une quête menée par un orchestre de personnages pas si différents les uns des autres. Une femme à la quarantaine, mère de deux enfants, soudainement replongée dans son passé, un jeune homme désenchanté que la lecture de vieux carnets va ramener à la vie, puis un écrivain qu’on ne rencontrera pas mais que la plume de Suzanne/Sophie rendrait presque palpable, un mari réticent face aux souvenirs de sa femme, des personnages multiples partageant un immeuble…

Sophie Lemp avoue ne pas avoir rencontré de difficultés à alterner entre les voix de Suzanne et Martin ; elle y trouvait même un certain plaisir : « Ce n’était pas compliqué dans le sens où j’ai rédigé le roman de manière chronologique. J’aimais beaucoup retrouver Martin en quittant Suzanne, et vice versa. Le but, c’était de ne pas les faire parler directement, ce qui rendait le langage plus fluide. Finalement, c’était assez jouissif ! »  De ses personnages, Sophie Lemp retient d’abord « la sensation vivante » que procure Suzanne en retournant dans son passé et en s’autorisant enfin à écrire. « Elle bouscule tout » commente-t-elle. Quant à Martin, elle le dit « arrivé par nécessité dans le décor, né par l’écriture» : « Je voulais quelqu’un qui ait une vie compliquée, mais aussi qui soit proche de l’âge qu’avait Suzanne quand elle écrivait. Il fallait que les cahiers trouvés résonnent, montrer la beauté de vouloir sauver en dessinant autant qu’en écrivant. » Deux personnages qui se font écho sans avoir à se rencontrer. Ce qui les différencie cependant, c’est que Martin permet de parler de la société. Celui qui vit dans un immeuble près de la porte de Montreuil ouvre en effet la voie à un panel plus large de personnages. On y croise Mounia qui vit seule avec sa fille de deux ans et demi, Ousmane, venu du Mali, les deux étudiants, Samuel et Léa. Cette dernière sera d’ailleurs l’un des éléments déclencheurs dans la transaction de Martin, celle qui lui permettra de retrouver le désir. « En amour, Martin ne s’en sort pas si mal » sourit Sophie Lemp. « Martin est né de ce que j’avais envie de raconter, notamment des observations sur la société et les vies très dures qu’on peut y croiser. Il y a des choses qui existent et qu’on voie tous les jours. J’avais par exemple besoin de quelqu’un qui puisse parler d’immigration. En fait, Martin m’a permis de ne pas rester dans un microcosme de vie confortable. Une réalité dont il n’aurait peut-être pas eu conscience s’il avait eu une vie étudiante banale. » Elle ajoute : « j’espère que l’écriture permet aussi de montrer cela, d’élargir l’intime. »

Quant à la fin de son roman, l’auteure a délibérément opté pour une fin ouverte, « y compris pour moi ! » confesse-t-elle.

« L’écriture a toujours été au centre de sa vie. Ses cahiers, mais aussi au collège de petits mots échangés pendant les cours de russe, des feuilles quadrillées noircies en douce au lycée, un journal à quatre mains tenu pendant un an avec une amie, des lettres par dizaine à sa grand-mère, à Clara, Antoine, Adrien, Serge, des nouvelles, une pièce de théâtre. »

Comme Suzanne, Sophie Lemp vivrait moins bien si elle n’écrivait pas. Celle qui écrit depuis l’adolescence avoue « avoir même besoin du geste sur le papier. Ca relève du charnel. » Son écriture poétique, l’auteure la justifie par son expérience dans le théâtre et son habitude de se relire à voix haute. « Je cherche un certain rythme dans mes phrases, explique-t-elle. D’où peut-être une écriture brute, sans filtre, assez spontanée. » On retient notamment son attention aux détails du quotidien, cette pause permise malgré un décor sans cesse en mouvement. Un homme pieds nus endormis sur deux sièges d’une gare SNCF. Le mouvement d’un chignon le long de la nuque. Léa s’étirant au-dessus de son bureau. Par son statut d’écrivaine, Sophie Lemp saisit le pouvoir de suspendre le temps : « J’aime m’attarder aux petites choses, dans l’écriture comme dans la vie, dit-elle. La création, c’est regarder autour de soi. »

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Annie Ernaux © Leemage – AFP

La littérature fait elle aussi partie intégrante de sa vie. Son premier coup de cœur ? « Annie Ernaux » répond-elle immédiatement. « Je l’ai lu la première fois à dix-sept ans ; c’était comme si elle m’autorisait à écrire à mon tour. » Une auteure que Sophie Lemp a d’ailleurs adaptée à la radio. Depuis plusieurs années, elle propose en effet des fictions radiophoniques sur France Culture. « C’est différent de l’intimité de l’écriture, même si on peut y retrouver mon rapport à l’oral. Je m’approprie le livre de quelqu’un pour en faire un objet oral. C’est aussi cela qui m’a permis de passer à la fiction. » Car Les Miroirs de Suzanne est son premier roman, l’auteure étant plutôt une habituée du récit. « Au début, je ne voulais pas vraiment passer au roman, raconte-t-elle. Finalement, j’ai pris beaucoup de plaisir à l’écrire, ne serait-ce que pour la partie de Martin qui est la moins autobiographique. C’était plus facile de parler sans doute, plus libre. »

Sophie Lemp est en résidence d’écriture à l’école de la seconde chance, en banlieue parisienne.  « J’essaie de faire éprouver aux jeunes ce que dit la littérature. Leur montrer que tout n’est pas cloisonné, qu’il y a encore des ponts possibles entre les gens. » A une époque où les jeunes sont présentés comme majoritairement détachés de la littérature, Sophie Lemp porte un regard plus positif : « C’est vrai que les écrans changent la donne, mais il reste toujours quelque chose à faire. Ils ne sont pas désintéressés. Même les jeunes qui ont le moins l’habitude de lire sont contents d’y aller, de jouer le jeu. C’est une bulle juste pour eux, elle permet de revenir à soi, de se recentrer. »  Si le siècle de l’immédiateté chiffonne notre auteure, celle-ci n’est donc pas tout à fait inquiète. Et pour cause, « la littérature reste un refuge. »

Dans Les Cloches de Bâle, Aragon écrivait : « Le roman, c’est la clef des chambres interdites de notre maison. » Les Miroirs de Suzanne est cette permission muette de rentrer dans l’intimité d’existences pleines de grâce.

Le roman de Sophie Lemp est un écrin qui retient toute la beauté du monde de s’envoler. Un seul gardien : la plume.

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