Deux heures avec Guillaume

J’ai rencontré Guillaume Bihan il y a deux ans, à l’École Supérieure d’Arts Appliqués de Duperré. Il y était alors étudiant en deuxième année de design graphique. Aujourd’hui, c’est au sein de la section photo/vidéo de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs que Guillaume a choisi de poursuivre sa recherche. Rencontre avec ce jeune artiste, récemment sélectionné pour l’édition 2019 du Prix Européen de la photographie.

Avant tout, est-ce que tu peux me parler de ton parcours scolaire ?

J’ai fait un bac S dans un lycée catholique, perdu dans la campagne de Ste Anne d’Auray, le troisième plus grand lieu de culte de France [Le sanctuaire de Ste Anne d’Auray est en effet le plus grand lieu de pèlerinage de Bretagne]. Après, une MANAA [Mise à Niveau en arts appliqués] à Montaigu, j’ai hésité entre le graphisme et la mode mais finalement je suis allé en graphisme à Duperré et cette année, je suis à l’ENSAD.

NB : Jusqu’à septembre 2018, la MANAA était une année de transition accessible aux personnes ayant obtenu un diplôme autre qu’un bac d’arts appliqués. Elle avait pour but de préparer les étudiants à intégrer des écoles d’arts appliqués. Désormais, cette année est comprise dans un cursus en trois ans appelé DNMADE.

Et donc, finalement qu’est-ce qui t’as décidé à choisir le graphisme plutôt que la mode ?

Je crois qu’en arts appliqués, le graphisme est peut-être l’un des secteurs où tu es le plus libre de t’approprier des sujets. En mode, je trouve ça plus dur d’être engagé. Je me suis dit « vas plutôt vers une discipline dans laquelle tu peux être auteur », ce qui est le cas à Duperré.

Pourquoi avoir décidé ensuite de t’orienter davantage vers la photographie ?

J’avais énormément de frustration : tu préfères l’image, faire de la photo c’est tout ce que tu as toujours aimé et en fait, peut-être que ta vie en tant que designer graphique sera de mettre en scène les images des autres et ça c’est frustrant à souhait.

Comment t’es-tu en premier lieu intéressé à la pratique de l’image ?

J’ai commencé la photo quand j’avais 17 ans. J’ai directement voulu faire de l’argentique parce que je voulais vraiment comprendre le fonctionnement de l’appareil avant de passer à quelque chose d’automatique. Je voulais me plonger dans quelque chose que je ne connaissais pas, me coller à quelque chose de dur à apprendre seul. Pendant longtemps je n’ai pas compris mon appareil et en fait je me suis rendu compte longtemps après que depuis le début, si mes photos étaient bien, c’était parce que le mode automatique était enclenché par mégarde…

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© Guillaume Bihan

Qu’est-ce qui t’as poussé à commencer?

Je n’ai compris pourquoi j’ai commencé à faire de la photo, et plus particulièrement de la photo de paysage que récemment. Le travail d’artiste est très lié à son intériorité et [à l’époque] j’avais besoin de sortir de chez moi. J’ai acheté mon appareil photo l’année où mes parents ont divorcés, je ne me sentais pas bien. J’ai essayé d’aller chercher de la beauté dans des choses qui me dépassaient, ailleurs que chez les gens qui m’entouraient.

Tu continues encore à t’intéresser au paysage dans ton travail ?

Oui mais j’essaye de modifier un peu ça, d’avoir conscience qu’il s’agit d’un territoire absolu et essayer de savoir quelles tensions je peux créer entre le paysage et la narration, alors qu’avant j’étais vraiment brut [dans ma pratique].

Est-ce que tu essayes de transposer une partie de toi à travers tes recherches de paysages ?

Je ne me suis pas encore posé cette question, mais on va souvent vers des territoires qui nous sont accessibles. Moi, la nature est un territoire que je connais parce que j’ai beaucoup de souvenirs dans ces espaces de liberté. J’aime bien la ville mais voir des immeubles qui se construisent, qu’on puisse prendre le pied sur ces territoires absolus et bénis, ça m’angoisse. Ce qui m’intéresse énormément, c’est de pouvoir montrer que ce paysage peut être aussi autre chose : une lumière, un point de vue peuvent créer autre chose. J’aime beaucoup la dramaturgie dans la nature.

Qu’est-ce que tu appelles la « dramaturgie de la nature » ?

Par exemple, une photo en noir et blanc, avec du brouillard et un arbre aux branches tortueuses vont créer beaucoup de drame dans le paysage, et ça me plaît, parce que je ressens beaucoup d’émotions. Mais ça a beaucoup été fait déjà.

Est-ce qu’on peut parler d’une certaine mise en scène naturelle ?

Pas vraiment car dans la mise en scène il y a une idée d’action, quelqu’un est derrière, alors que là,  non. Le même point de vue peut changer du tout au tout en fonction de chaque époque de l’année et être conscient que ce que tu prends est un seul moment dans la vie d’un paysage, se dire qu’il est en perpétuelle modification, que ta photo va être témoin de cet endroit, je trouve ça hyper intéressant.

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© Guillaume Bihan

 Quand on s’intéresse un peu à ton travail, le paysage prend un place importante en effet, mais tu commences aussi à t’intéresser à autre chose.

Oui, j’ai eu pas mal de critiques à l’ENSAD parce qu’on est pas habitué à ce que les jeunes fassent du paysage. J’ai ce sentiment d’exceptionnalité qui me pousse à savoir pourquoi je fais ça, mais aux Beaux-Arts ou en école supérieure d’arts appliqués, ça fait un peu flop : on trouve ça facile, on y voit peu d’émotions. Là où j’ai de la chance, c’est que j’ai eu beaucoup de retours positifs de gens que ça a ému. J’ai une amie qui, face à l’une de mes photos sur laquelle une vague s’écroule sur la plage m’a dit : « J’ai ressenti la caresse de ma mère sur ma peau ». C’est exceptionnel, c’est la meilleure phrase que j’ai entendue sur mon travail. Mais j’ai eu aussi pas mal de critiques de l’un de mes profs qui m’as dit « fais gaffe, ça se voit que tu aimes le paysage, mais ne t’enfermes pas là-dedans, ça risque de faire carte postale ». Du coup, j’essaye de m’intéresser d’avantage aux gens mais par contre ça m’angoisse de les prendre en photo.

Pourquoi ?

J’aurais peur je pense de dire des choses qui ne sont pas. Je trouve ça plus simple de demander de filmer quelqu’un plutôt que de le prendre en photo. Je m’intéresse de plus en plus au désir homosexuel et à comment je pourrais photographier la nudité masculine, et j’ai beaucoup de mal avec ça car il va falloir que je demande, et ça me fait un peu peur : je sais pas comment ça va se passer, est-ce que je passe par Grindr, qu’est-ce qu’ils vont me demander,.. ? On en revient à ce que je disais sur la facilité de photographier ce qui est proche de soi. Dès qu’on a envie de photographier quelque chose qui ne l’est pas, ça devient très compliqué. Mais je pense que le photographe et le cinéaste sont des expérimentateurs de vie qui vont essayer qu’il n’y ait plus de barrière entre lui la caméra et le sujet auquel il s’intéresse.

Je me souviens que tu m’avais dit avoir du mal avec la vidéo et pourtant, quand il s’agit de t’intéresser aux gens, tu as plus de facilité à les filmer ?

Oui, c’est très ambigu mais je crois que c’est parce qu’en photographe, je m’intéresse à moi, alors qu’en vidéo j’ai tendance à plutôt m’intéresser aux autres. Le dernier film que j’ai fait se concentre sur moi et ça ne m’a pas plu. Je trouve que la puissance du cinéma c’est de montrer des vies qui sont exceptionnelles dans leur banalité ou dans leur héroïsme.

Quelles sont les références qui nourrissent ton travail ? Est-ce qu’un artiste en particulier te suit tout le temps ?

Depuis cette année je suis passionné par Hervé Guibert, à la fois pour son écriture et pour ses photos. Il parle franchement, sans fioriture et je trouve ça beau et courageux.

Je trouve aussi les premières photographies de paysage des années 1910-20 très inspirantes. Peut-être qu’il y a un aller-retour avec ma pratique à ses début : prendre juste ce qu’il y a devant soi pour après essayer d’aller au-delà. Il y a un truc que j’adore aussi, ce sont les diapositives et les vieilles photos amateures des années 30 développées avec de l’amidon, du copain qui sait faire de la photo et qui prend de vieux bourgeois au milieu de la nature,…

 Un rapport au passé, donc ?

Oui comme s’il y avait une histoire de famille cachée, alors que non, ma famille est assez jeune : il n’y a pas de vieille maison ou de vieux objets, donc je n’ai pas ce rapport à l’histoire familiale. Mais peut-être que c’est justement ça qui me manque ? L’acte créatif vient forcément de la frustration, tu ne crées pas si tu es heureux dans ta vie.

Tu penses qu’on ne peut pas créer pour dire des choses positives ?

Si, le cri peut être positif ou négatif mais il reste un cri. Profond, enfoui. Je pense qu’un artiste peut être fondamentalement heureux mais qu’il va puiser dans ses moments de malheur pour créer. Je pense que tout le monde autour de nous est un potentiel artiste parce que nous avons tous connu le malheur. Mais il faut savoir le transformer et surtout il faut avoir le courage, la volonté et l’esprit de le faire. Une fois que tu as crié, tu vas bien. Je pense que c’est ça l’acte créatif : tu vas si mal que tu dois faire pour passer à autre chose et après tu es heureux. Un artiste qui dit qu’il est toujours malheureux, c’est faux, tout comme un artiste qui se dit être fou.

Et toi, est-ce que tu penses que tu cherches à transmettre un message précis au travers de ton travail ?

Oui, ce cri. Pas forcément en vidéo mais en photo et en écriture, oui. Quand j’étais au collège, j’ai eu beaucoup d’idées noires. J’écrivais ce que j’avais à faire le lendemain, ça m’a permis de survivre et je le fais encore aujourd’hui. Je parle d’avantage quand j’écris et je pense que la meilleure manière de comprendre quelqu’un c’est en le lisant ou en l’écoutant. Au travers de la photo on voit ou non ce que la personne a voulu dire.

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© Guillaume Bihan

Et donc, quels sont les messages véhiculés par ce cri?

Les moteurs de ma recherche sont le désir, l’angoisse, et la frustration qui en découle. La plupart de mes projets naissent de frustrations et de choses qui se passent à un moment donné dans ma vie. Par exemple, mon projet sur la communauté autonome [Guillaume a passé trois jours en octobre 2018 à photographier la vie d’une communauté des Côtes d’Armor] découle de beaucoup de discussions que j’ai eu avec des amis sur la fin du monde et l’apocalypse, et de la lecture de Les Années d’Annie Ernaux, où elle parle de ses images d’enfance, des toilettes au fond du jardin… et je me suis demandé comment je me comporterais si on retournait à ces modes de vie. Ça revient aujourd’hui avec les ZAD, les communautés autonomes, les groupes militants…

Comment tu as réussi à entrer en contact avec cette communauté ?

J’ai fait des recherches sur internet, et j’ai envoyé des mails. Une fois sur place j’ai pris beaucoup de photos des lieux et des gens qui y vivent. Mais j’ai ressenti une énorme frustration et j’ai beaucoup écris sur ce que j’avais espéré de ce lieu.

Tu as été sélectionné pour le Prix européen de la photographie 2019, c’est ce projet qui a été retenu ?

Non. Le projet du Prix va contrecarrer un peu avec les moteurs de désir et d’angoisse dont je t’ai parlé.

C’est pas grave, on est fait de contradictions !

Oui. En fait je suis parti de la survivance des images de Didi-Huberman et des théories de Leibniz. J’avais beaucoup d’images qui prenaient forme dans mon esprit, et je les mettais à l’épreuve en me disant que si elles étaient toujours dans ma tête au bout de deux semaines, il fallait que je fasse quelque chose avec. Mon objectif a été de rendre physiques ces images de tension entre les désirs d’absolu, d’hommes, de vie en couple, de sexualité, de refus, de séduction…  Du coup, l’ensemble [de la série proposée pour le Prix] est une ligne de tension avec une première séquence d’images en couleurs de nature, de sous-bois, mélangées à des photos d’intérieur avec un modèle nu, le tout mis en tension avec une séquence de neuf images d’un garçon qui se rhabille et qui part, elle-même mise en tension avec une série d’« actes photographiques » comme je les appelle, qui sont des photos de moi nu, sexe caché puis involontairement découvert, comme si l’outil m’avait rattrapé, et enfin de moi le cou en sang, yeux vers le ciel.

NB : Wilhelm Gottfried Leibniz était un philosophe et savant allemand. Ses recherches ont par exemple permis une avancée dans le champs de l’esprit, de la connaissance et de la nature.

 Est-ce qu’il y a une de tes images dont tu voudrais me parler en particulier ?

La dernière qui m’a marqué est celle de moi nu, me montrant aux autres [l’une des photo présentée au Prix européen de la photographie, donc]. Je me suis dit « quitte à te prendre à poils, vas-y, parle de ton corps en entier » et du coup je suis complètement avachi, les gens voient ce que je désire le moins chez moi et ça, ça m’a marqué. Au moment de me coucher [après avoir pris cette photo] j’avais l’impression d’avoir violé quelque chose, d’avoir fait quelque chose de mal. La nudité, c’est rien, mais le fait qu’elle soit inscrite quelque part c’était une angoisse totale. Ah et aussi, les images qui me marquent sont celles que je prends de mes amis, parce que là, c’est l’émotion qui remplace l’acte photographique.

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