Sylvie Le Bihan « Ce qui est beau en littérature, c’est la sincérité. »

« Je me suis construite dans l’ombre d’un fantôme, dans le silence d’un dialogue rêvé, j’ai pris ma mère à témoin à chaque étape de ma vie, je lui racontais mes échecs et mes succès, son absence me forçait à me relever. » 

Il faut parfois des plumes acerbes pour mieux affronter une époque où règnent les faux-semblants. Des plumes incisives qui n’ont pas peur de mordre, des plumes à l’encre intense qui gravent des histoires poignantes piquées d’ironie. Dans un monde où la cécité prime, elles viennent pénétrer nos existences calquées sur la conformité. La langue est cinglante de réalité, parfois crue, amère, drôle. Bouleversante de vérité. Depuis Capri, Sylvie Le Bihan pique les esprits échaudés du bout de sa plume acérée.

Résultat de recherche d'images pour "amour propre sylvie le bihan"Amour Propre raconte l’histoire d’une fille sans mère, une mère sans mari, une femme sans amant. Une « gamine élevée par un homme seul à la tristesse calcifiée après le départ de sa femme, ma mère, disparue un matin d’été et dont le fantôme me frôle encore les nuits d’insomnie. » Grandie seule avec son père, elle n’a gardé de celle qui lui a donné la vie que l’amour pour Curzio Malaparte. Elle est d’ailleurs devenue professeur de littérature italienne spécialiste du grand écrivain. Mais Giulia est épuisée. Ses enfants grandis, elle attend leur départ. Finalement, c’est elle qui fuira en premier. Un jour, à la suite d’une crise avec ses garçons, elle accepte l’invitation d’un ami universitaire et s’envole pour la Villa Malaparte, à Capri. Elle doit y écrire un livre sur l’auteur, seul lien fébrile entretenu avec sa mère. Et la voilà enfin, île exilée, loin de tout, dans cette grande maison solitaire. Tout au long de son enquête sur Malaparte, Giulia laisse son esprit vagabonder. Sur les mères, sa mère, elle-mère. La femme. L’amour. Les enfants. Les craintes de ne pas savoir être mère. Et la liberté aussi.

Le nouveau roman de Sylvie Le Bihan est un exil enivrant où l’on se jette tête la première sans regret. L’auteur explore sans pudeur un sujet tabou : celui de la maternité et de ses idées préconçues, de ses vérités que l’on tait. Refusant tout arrondi, elle pose les mots justes sur les devoirs, les ressentiments, les coups de gueule. Sur ces mères qui ne voulaient pas être mère mais qui arrivent tout de même à avoir « l’amour en plus ». L’écriture est splendide, élégante et percutante, d’abord tendre puis cruelle, apaisée et soudainement plus vive. Sylvie Le Bihan donne naissance à une écriture océane ; parfois calme, soudain ouragan, toujours précise.

Elle a d’ailleurs donné énormément d’elle dans ce récit, à commencer par le personnage de Giulia. Comme elle, Sylvie Le Bihan aime Malaparte. « Ma mère m’avait offert La Peau quand j’avais seize ans, raconte-t-elle. C’était pour m’expliquer ce que mon grand-père avait vécu à Monte-Cassino, une bataille dont il ne parlait pas trop. Il avait échappé à la mort. » Elle raconte alors avoir éprouvé « un choc de littérature » à la lecture de l’ouvrage. Dès lors, Malaparte deviendra quelqu’un de très important dans sa vie, comme l’ont été des auteurs tels que Chateaubriand, Elfriede Jelinek, Houellebecq… « Ce que j’aime chez eux, c’est leur âpreté, la dureté dans le récit. La vie, c’est ça ! J’aime la vérité, la sincérité, l’honnêteté. Malaparte dit les choses. J’aime ces écrivains-là, surtout les femmes écrivains. » Sylvie Le Bihan dit d’ailleurs refuser les termes d’écrivaine ou d’autrice. « Pour moi, l’appropriation par les femmes du terme écrivain est plus une victoire qu’une féminisation. » Voilà la raison pour laquelle Malaparte fait partie de sa vie. « C’est quelqu’un de controversé, explique-t-elle. Aujourd’hui, on pointe facilement du doigt ceux qui n’ont pas résisté sous l’occupation. Mais il faut remettre les choses dans leur contexte. J’aurai aimé qu’il y ait des résistants dans ma famille, mais moi-même je ne sais pas ce que j’aurai fait. Personne n’accepte cette sincérité ! Pourtant, la plupart n’était ni collabo, ni résistant. Ils étaient juste là, parce qu’ils n’avaient pas le choix. Par instinct de survie. »

Malaparte, raconte Sylvie Le Bihan, sème la polémique du fait de ses engagements politiques. Encore très jeune, il adhère au parti fasciste comme le feront aussi d’autres auteurs comme Pirandello. Arrivé à une époque où le fascisme n’était encore qu’un élan populaire contre les rouges de la révolution russe, il rend pourtant très vite sa carte. Contrairement à ses confrères, il dénonce les dérives de Mussolini à travers notamment Monsieur Caméléon, ce qui lui vaudra d’ailleurs d’être emprisonné. « Malaparte est controversé car il est sincère dans tous ses engagements. Les autres, il s’en fiche. » Elle poursuit : « Finalement on ne pense tous qu’à soi, il faut que les gens l’acceptent. L’égoïsme est brandi comme une tare, mais c’est une réalité. » Citant en exemple le manque de vocation commune au sein du mouvement des gilets jaunes, elle affirme : « si on n’admet pas cet égoïsme sain, on va avoir une masse de frustrés. » Amour Propre, c’est aussi ça. L’Histoire d’un égoïsme refusé gisant au fond de chacun de nous. Une histoire qui se demande pourquoi nous refusons de vivre dans la vérité.

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Curzio Malaparte DR

« J’aime quand il y a un moment dans une vie où on fait des choix, confesse-t-elle. Parfois on peut revenir en arrière, parfois on ne peut pas. Et dans la maternité, on ne peut pas » Telle est la différence entre Giulia et Malaparte. Tous deux étouffent sous la pression de la collectivité, affirmant « c’est tout sauf moi. » Mais quand l’un peut retirer ses préfaces, la deuxième ne peut cesser d’être mère.

« Mais ça ne se fait pas, une maman ne dit pas qu’elle voudrait un peu de temps pour elle, ne serait-ce que pour se reposer. »

La maternité est au cœur du roman de Sylvie Le Bihan. La mère de Giulia, échappée alors que sa fille n’avait que huit mois et ne lui laissant en héritage qu’un livre de Malaparte et un père célibataire, est celle qui a accepté cet égoïsme au fil du reste du monde. « Elle s’est projetée dans son rôle de mère a décidé de se retirer de l’équation car elle a reconnu qu’elle n’en serait pas capable, qu’elle ne rendrait pas sa fille heureuse. » explique Sylvie. Un exil que prendra aussi sa fille… mais plus tard. Là encore, l’auteur prend corps dans son personnage. Mère de trois enfants, elle a elle aussi connu ces ressentiments, cette pression des autres, ce besoin d’égoïsme. « On est dans une société qui te dit qu’il faut te marier. Puis de faire un bébé. Puis d’en faire un deuxième. Puis quand on dit qu’on est fatiguées, on te répond qu’il ne fallait pas en faire. » Elle ajoute « aujourd’hui, on peut peut-être gérer notre maternité, mais en réalité il y a toujours cette pression. On a libéré notre corps, la parole, mais on s’emmure dans des conditions d’allaitement. »

 « Je les hais ». Je prononçai à voix basse cette phrase interdite aux mères, pour voir si la foudre allait s’abattre sur moi, mais ce fut au contraire la caresse d’un vent frais que je ressentis, un souffle qui libéra quelques secondes mon angoisse et ma mélancolie suivi aussitôt d’un profond sentiment de culpabilité. »

Sylvie Le Bihan ose. Elle ose poser les mots, crus mais vrais, sur ce sujet dont on refuse de parler. Ces maternités douloureuses et ces dilemmes tortueux. L’expérience maternelle de Giulia est telle qu’elle l’a elle-même vécue. « Je me suis sentie déformée par les grossesses, comme une impression d’avoir des aliens ! » s’exclame-t-elle avant de poursuivre : « C’est la première fois de ta vie que tu sens ton corps, que tu le voies se transformer. Puis vient le temps des cicatrices. C’est une victoire qui laisse des dégâts sur ton corps. » Comme Giulia qui mit sa vie entre parenthèses pour laisser s’épanouir en grand celle de ses enfants, Sylvie se souvient encore de sa maternité déstabilisatrice. « Du jour au lendemain, tu n’es plus la personne la plus importante pour toi. C’est le bébé. Et tu l’acceptes, parce que ça vient de toi. Surtout, tu te rends compte que tu as une réserve d’énergie impressionnante ! » Car cette situation ne l’empêche pas de vouer à ses enfants un esprit sacrificateur. « La maternité, qui n’était pas un dessein, devient un amour animal et inconditionnel. »

L’auteur raconte ses nuits sans sommeil, sa frustration quand elle se rend compte de tout ce qu’elle aurait pu faire de cette énergie. « Je serais allé au bout de mes rêves ! Voyager, écrire, vivre. Aller à la rencontre des autres, de moi-même. Etre diplomate, espionne, prendre des risques.» Elle ajoute dans un sourire : « J’aurais aimé être amoureuse quinze fois. J’adore ce sentiment formidable. »

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La villa Malaparte à Capri  DR

Comme Giulia murmurant aux femmes qu’elle croise « j’aurais aimé être vous », Sylvie enviait les femmes qui n’avaient pas d’enfants car elle comprenait leur choix. « Quand tu es mère tu ne peux plus fumer, boire, danser. Tu es dans l’image de la bonne mère. Une Sacrosainte… » Elle n’a jamais menti à ses enfants sur cette maternité difficile. « Je les ai élevé dans l’honnêteté, la sincérité. Aujourd’hui j’ai  des enfants super biens dans leur peau. Il y a une nécessité de dire la vérité. L’accouchement n’est pas juste un jaillissement merveilleux de soi, ça peut être dramatique. La bonne mère est peut être comme le livre parfait : ça n’existe pas vraiment. »

 « J’ai été obligée d’expliquer à ma fille que, du fait de son genre, elle aurait beaucoup plus de problèmes à surmonter, que faire entendre sa voix allait être compliqué, je lui ai enseigné les différentes façons de s’affirmer dans ce monde d’hommes, tout en gardant sa féminité. »

Le livre de Sylvie Le Bihan est aussi un livre féministe. Un livre pour libérer la femme de son rôle maternel. Un livre où elles ont enfin droit, elles aussi, de tout quitter du jour au lendemain. D’avoir leur Amour Propre. Comme l’île sur laquelle elle s’est envolée, Giulia qui veut oublier un instant qu’elle est mère, est « un détachement, la rupture d’un continent, une sentinelle calcifiée qui porte en elle le souvenir d’une guerre oubliée. »  « Notre féminisme actuel part dans le mur, affirme l’auteur. On projette un idéal qui ne s’accommode pas de la réalité. » Elle a d’ailleurs fait partie de la Tribune des Cent signée l’an dernier dans le contexte des délations sur les réseaux sociaux, une Tribune controversée à l’époque. « La société de délation initiée par #balancetonporc fait peur. Tout le monde nous est tombé dessus après la publication de cette tribune. Le premier problème, c’était le titre que Le Monde avait changé sans nous prévenir. Puis le fait que l’article était réservé aux abonnés. Ce que nous voulions dire, c’est que chacune sait si ce qu’elle vit est du harcèlement ou non. Quant au monde des actrices et des violences qui s’y déroulent, c’est un autre monde. Ce qui m’importe le plus, c’est ces filles qui ne peuvent pas rentrer en jean de la fac. » Tout cela explique qu’elle ne se reconnait pas dans les mouvements féministes actuellement présents sur le devant de la scène. « On est dans une société qui a été dominée par les hommes, je ne veux pas passer à une société dominée par les femmes : je ne veux pas changer de maître mais qu’on arrive à trouver un accord. Il y a une frange de la population qu’il faut éduquer et ça,  ça commence très petit. »  Sylvie a choisi d’élever sa fille différemment. « Je voulais qu’elle soit armée, qu’elle ait un détachement par rapport aux hommes. Je l’ai élevée comme une amazone, une femme capable de sortir les armes. Je ne parle pas de beauté mais d’intensité féminine. Qu’elle soit à égalité avec un homme, sûre de ses compétences, intelligente. Il n’y a rien de pire qu’une femme agressive sur le féminisme. Il faut déplacer le débat, on est au-dessus de tout ça. Je lui ai appris à s’habiller comme elle le voulait tout en assumant. A prendre une voie détournée. Aujourd’hui, c’est une fille heureuse, avec de l’humour, forte, féminine tout en jurant comme un charretier. Quant à mes garçons, je les ai élevés dans le respect des filles.» L’auteur porte un œil plein de lucidité sur la situation actuelle : «  Dans certains milieux « T’es bonne » est une déclaration d’amour. », assume-t-elle. «  Il y a une phrase de Thomas Mann que j’adore et qui dit : « habille toi en bourgeois, pense en révolutionnaire. » Je donne moi-même aux gens l’impression que je rentre dans les codes mais en fait je crois que je suis une punk, rit-elle. C’est amusant de déstabiliser. » Le regard critique de Sylvie se porte aussi sur les dérives des réseaux sociaux, un domaine qui n’échappe pas à ses propos dans son roman. « Avant, c’était un carrefour d’opinions, un croisement. On pouvait parler avec des femmes en Afrique du Sud, en Alaska, en Ouzbékistan. Au début c’était ça. Un bouillonnement. Puis ça s’est divisé, chacun dans son coin. On crée des zones de masses. Une masse qui avance est mal guidée, en tout cas il y a rarement quelqu’un de bienveillant à sa tête. » Paradoxalement, ce sont ces mêmes réseaux qui rapprochent les gens et peuvent changer les choses.

 « J’ai toujours privilégié la joie. »

Y compris dans les moments les plus tragiques de son roman, la plume de Sylvie ne se départ pas de son ton mordant. « La joie c’est le remède contre la mélancolie crasse. J’aime la mélancolie, c’est de la nostalgie poussée à l’extrême. C’est peindre sa vie de tristesse pour aller jusqu’au fond et rebondir. » Sylvie affirme vivre la mélancolie, ne pas aimer les filtres.  « Je veux voir le côté, drôle, joyeux de chacun et chaque situation. Faire la nique à la société. On  est souvent ridicules et il faut pouvoir en rire. J’ai été élevée dans la joie ; et la joie, c’est tous les jours. »

« Il me  faudrait encore dix, quinze livres pour écrire le livre que je pourrais considérer comme parfait. » « Car le livre parfait existe ? » « Oui, s’exclame-t-elle aussitôt. Erri de Luca. »  Sylvie Le Bihan a longtemps baigné dans l’écriture. Élevée par un père diplomate qui écrivait des pièces de théâtre, elle n’hésite pas à dire que le drame fait partie de sa vie. « J’ai été élevée avec Beckett, Goethe, Verlaine, Baudelaire. J’ai été élevée dans la liberté de parole, dans l‘idée que la liberté de parole de chacun est primordiale dans la vie. » Une idée qu’elle a aussi inculqué à ses enfants. « J’ai retrouvé des poèmes que j’écrivais quand j’avais 13 ans, c’était du drame ! Des écrits dépressifs alors que je suis joyeuse dans la vie. Ce que j’aime dans l’écriture, c’est l’équilibre entre la noirceur interne et la joie externe. »

« On s’habitue à tout, même à la beauté. »

Ecrit Sylvie C’est d’ailleurs pour ça, dit-elle, qu’il est important de ne faire les choses qu’une fois. Quand quelque chose se passe, si on le fait une deuxième fois, on s’habitue. Ce qui est important, c’est de relier tous ces moments d’intensité et de bonheur. Le souvenir est important. Aujourd’hui, on a le filtre du téléphone entre les moments incroyables que l’on vit et nous. « On s’habitue même à ce qui peut nous avoir charmé au début. » dit-elle. Puis elle ajoute : « Il ne faudrait vivre qu’une première journée d’amour. »

Quant au roman de Sylvie Le Bihan, sa beauté ne nous a pas lassés. Et il nous restera encore longtemps en tête les fortes couleurs de Capri mêlées à une plume sauvage et juste.

 

Image à la Une : Louise-Anne Bouchard

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