« Tes études ne servent à rien »

« Tes études ne servent à rien », voici la phrase que j’ai eu l’occasion d’entendre quelques fois depuis que je suis en Master d’Études sur le genre. Après une licence de Science Politique pendant laquelle on me demandait sans cesse si je voulais devenir politicien, maintenant c’est une autre question qui se pose : ce que je fais ne sert à rien. Mais…vraiment ?

Premièrement, qu’est-ce que ça veut dire « servir à ». « Servir à la société », « me servir » ? Le sens n’est pas très clair, et il se situe peut-être entre les deux. Et c’est vrai, que si l’on adopte une perspective économique : non, mes études ne servent à rien. C’est vrai, à quoi ça sert pour la croissance de connaître les mécanismes de la masculinité ? Et même si, est-ce que ça va divertir des gentes après des journées de travail pour le système capitaliste, est-ce que ça va leur permettre de se « vider le cerveau » ? Le réponse à toutes ces questions est probablement non.

Mais j’ai envie de dire : « so what ? »

Oui, est-ce qu’en 2019 tout ce qui doit importer c’est ce qu’un·e citoyen·ne peut amener économiquement au pays ? Si c’est vrai que l’ère de la « start-up nation » bat son plein, est-ce que ça veut dire pour autant que l’on doit suivre ce mouvement ? Doit-on s’intéresser plus à la valeur marchande qu’à la valeur humaine des individus ?

Non, et c’est tant mieux. Et c’est là que je peux dire que, oui, mes études « servent ». Et énormément. Sous de nombreux points de vue.

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Le symbole du genre

En commençant par l’argument individualiste, étudier le genre me sert personnellement. Cela me sert à déconstruire mes stéréotypes de genre, de plus en plus. La conscientisation est un processus continu. Celleux qui croient avoir tout compris à la société se trompent, on ne finit jamais d’apprendre. En déconstruisant mes croyances conscientes et inconscientes, j’améliore mes comportements. Cela m’aide à être plus respectueux, à être plus conscient de tout ce que le système patriarcal provoque comme souffrances. Cela m’aide aussi à rencontrer des personnes formidables et toutes plus intéressantes les unes que les autres. Donc cela me grandit. Et ça, c’est un bienfait énorme en soi.

Pourtant, c’est loin d’être le seul. Mes études servent à la société, aussi.

Elles servent à questionner l’ordre établi, à le bousculer même, pour peut-être un jour le renverser. Elles permettent de voir, encore plus, que les hiérarchies dans nos sociétés ne sont pas seulement liées aux revenus, à l’origine sociale, à la couleur de la peau, mais aussi au genre ou à la sexualité : elles montrent comment la société est organisée selon une hiérarchie très puissante que les hommes blancs cisgenres hétérosexuels de classe aisée dominent très largement.

Par la même occasion, l’étude du genre permet de remettre en cause la soi-disant objectivité qu’on nous vend depuis toujours : “objectivité” personnifiée par les hommes cisgenres blancs. Le chemin est encore long, la preuve avec la polémique sur le hijab de sport d’il y a quelques mois. Si vous faites attention à qui étaient les “expert·es” appelé·es sur les plateaux télé, vous le remarquerez : ce sont essentiellement des hommes blancs, et parfois des femmes (blanches aussi). Aucune personne portant le voile. Mes études permettent alors de mettre à jour des mécaniques que l’on a intégrées comme automatiques et légitimes, de les dé-naturaliser. Elles permettent de rendre la parole aux concerné·es, qui ont jusque-là dû subir passivement les injonctions données par les autres, ou qui ont lutté contre celles-ci au prix de sacrifices immenses. Elles permettront, à terme, à des personnes jusqu’ici stigmatisées de se sentir légitimes d’avoir enfin une place dans la société.

Avec le renversement de l’ordre établi, vient une société meilleure pour toustes. Mes études rentrent dans l’intimité de chacun·e, elles permettent d’entrapercevoir un rapport à soi et aux autres plus libre, libéré du poids des conventions sociales actuelles. J’insiste sur le “pour toustes” face aux hommes cisgenres (je fais partie de cette catégorie) qui se voient menacés par notre champ de recherche. Alors, oui l’ordre qui vous (nous) a permis de dominer le monde se verra forcément bouleversé. Mais ne vous inquiétez pas et ne venez pas encore pleurer. Il ne s’agit pas d’une vengeance. Il s’agit pour nous, et assez basiquement, de respecter les autres personnes qui peuplent cette Terre, enfin.

Si on voulait caricaturer, on pourrait dire que ces études permettront à des femmes de réduire leur charge mentale et à des hommes de se sentir légitimes de pleurer. Ces études servent, finalement, à réduire l’écart entre les genres qu’on cherche à invisibiliser et qui est pourtant bien là. L’inverse de ce qui est avancé par les pourfendeur·euses des études sur le genre.

De même, mes études créent un champ de recherche très peu exploré, surtout en France. Combien de masters en Études sur le genre en France ? Même pas une dizaine. C’est dire le retard qu’a pris notre pays sur ce sujet. Or, étudier des phénomènes constitue l’étape première pour changer ce qui doit l’être. Dire que faire un master sur ce thème de recherche est inutile et constitue une perte de temps considérable revient à oublier que tellement de choses se sont construites grâce à l’étude scientifiques de faits sociaux. Et, en effet, le genre commence à faire sa place, timidement, dans les choix institutionnels.

Donc, que ce soit clair, mes études servent. Et on s’en rend déjà compte aujourd’hui. Mais ce n’est probablement que le début. Les sexistes, les homophobes, les transphobes ou encore les racistes vont devoir s’y faire. Malgré les résistances plus que jamais d’actualité, une nouvelle ère est en train de s’ouvrir.

P.S. : je tenais à faire cet article car j’ai été fatigué de recevoir de nombreuses réflexions quant à mes choix d’études. Mais de nombreux éléments que je présente ici vous seront mieux présentés par des personnes concerné.es, je souhaite le rappeler.

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