Humains pourris ou artistes génies ?

Peut-on être à la fois un humain pourri et un artiste génie ? Faut-il être pourri pour être un génie ? Est-ce qu’apprécier l’œuvre, c’est cautionner les actes de l’artiste ? Peut-on séparer l’œuvre de l’artiste ? Autant de questions épineuses, qui mènent à des réponses complexes. Chez Combat, on défend profondément la liberté d’opinion et la possibilité de ne pas être d’accord. Voici donc deux tribunes, reflets de deux points de vue à première vue inconciliables qui coexistent au sein de la rédaction.

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Nombreux sont les exemples d’artistes aux comportements pour le moins discutables : Villon, Sade, Gauguin, Cantat, Allen, Polanski, Spacey, Weinstein et bien d’autres. Faut-il fermer les yeux parce qu’ils produisent des œuvres qui déclenchent en nous des émotions et un grand intérêt artistique ? Pour ma part, je pense que non. Les artistes, aussi grands soient-ils, doivent être considérés comme des êtres humains lambdas et donc répondre de leurs actes devant la loi de la même manière que les autres citoyens.

« On fait comme si le génie artistique avait besoin d’être au-dessus des lois pour pouvoir s’exprimer, comme si, pour créer une œuvre d’art, il fallait se comporter en ordure avec les autres êtres humains. C’est extrêmement discutable et cela pose quelques problèmes éthiques. »

Geneviève Sellier

Cela pose une autre question : faut-il nécessairement être une personne aux mœurs douteuses pour être un artiste ? La représentation que l’on se fait souvent d’un génie artistique inclue une part d’ombre, de débauche, de rejet des codes sociaux et moraux. Un rocker sans alcool et sans drogue, ça a quelque chose de trop lisse. Mais où poser la limite ? Doit-on accepter les violences, les agressions sexuelles sous prétexte que les tableaux sont beaux ?

Le principal contre-argument que l’on peut avancer est celui-ci : nous, le public, n’avons pas à faire le travail de l’appareil judiciaire et à prendre un rôle de juge qui n’est pas le nôtre. Mais en voyant la proportion d’agresseurs sexuels condamnés, en voyant que Bertrand Cantat a passé quatre ans en prison suite à un féminicide (certes dans le respect des règles, mais l’on peut critiquer leur bienfondé), on peut tout de même se demander si l’on n’est pas en droit de se poser quelques questions.

Alors que faire ? Pour ma part, le choix est simple : c’est le boycott. Faire justice soi-même, non, ne pas soutenir financièrement un artiste en refusant de payer pour ses œuvres, mille fois oui. Et que faire si on aime quand même les films de Woody Allen ? Eh bien il y a toujours le streaming gratuit … que je ne défends pas quand il s’agit de soutenir les artistes sympas et peu connus, mais seulement quand les mœurs du créateur nous hérissent le poil. Ça peut sembler anodin, mais quand on touche au porte-monnaie et que l’on s’y met à beaucoup … ça compte.

fafa

Fanny

L’artiste peut-il se dissocier de son œuvre ? Bien que cette question n’ait pas de réponse évidente, j’aurais tendance à dire que oui, ils sont dissociables, et même que cette dissociation est nécessaire si l’on veut que l’art reste de l’art, c’est-à-dire le produit d’un artiste qui une fois créé existe pour lui-même. L’art suscite en nous des émotions, une admiration esthétique et contemplative, c’est à ces émotions que je réagis, non à ce que la personne qui a créé l’œuvre est, a été, a fait ou non. Sommes-nous ce que nous faisons ? Oui évidement, tout ce que l’on fait est le résultat d’une réflexion que nous avons menée. Mais nous ne sommes ni tout blanc, ni tout noir : malgré le fait que Bertrand Cantat ait tué sa femme, il est sans doute bien plus qu’un meurtrier et si cet acte le définit, d’autres le définissent aussi.

Selon moi, tant qu’une œuvre ne retranscrit pas directement un comportement ou des pensées de son auteur qui me seraient intolérables et contraires à mes valeurs, il n’y aucune raison de faire un rapprochement entre la personne qu’est l’artiste et l’œuvre qui n’a rien à voir avec cet acte, qui n’est pas excusable pour autant. Ici tout résulte du jugement : nous jugeons une œuvre et non un homme, si Bertrand Cantat racontait dans ses chansons comment tuer sa femme a été la meilleure chose qui lui soit arrivée , je n’écouterais sans doute pas. Or, bien que très largement influencé par cet acte et par son emprisonnement, ces chansons témoignent de ses sentiments, de sa douleur, de tout ce qui nous touche et en cela nous pouvons apprécier sa musique et même l’artiste qu’il est sans pour autant adhérer à son acte.

On ne peut pas exiger d’un artiste qu’il corresponde à un modèle parfait, et d’ailleurs si nous le faisions, les critères de cette perfection varieraient d’une personne à l’autre, le rôle d’un artiste n’est pas d’être moral, bien pensant, de plaire à la majorité, l’artiste a ses vices et ses défauts, même les moins excusables, et exiger de lui qu’il soit moral c’est faire un pas en arrière par rapport à notre liberté d’expression. La liberté de chacun de s’exprimer, peu importe qui il est et ce qu’il a fait.

Bien sûr, il ne s’agit pas de nier les actes commis ou de les excuser : Roman Polansky est un réalisateur génial mais la vérité est qu’il a violé une petite fille. Ceci étant dit, c’est à la justice de le juger, et bien que nous puissions avoir un avis et ne pas cautionner cet acte, demander à ce qu’il ne présente pas les Oscars revient à se faire les avocats du diable, à sanctionner l’artiste en tant qu’homme alors que c’est précisément le rôle de la justice. Et si ce n’est pas notre rôle c’est parce que nous avons justement des avis bien différents sur la question et souvent peu objectifs : la ministre des droits des femmes a été choquée qu’on laisse Roman Polansky présenter les oscars, alors que la ministre de la culture l’a soutenu. Au sein même du gouvernement, deux avis s’opposent : la culture contre le droit des femmes. Mais ceux-ci sont-ils obligés de s’opposer ? Notre réflexion ne devrait-elle pas résulter d’une mise en balance de ces éléments, et finalement s’il me semble que pour éviter ces débats insolubles et souvent vides de sens, il serait plus évident de se détacher de la personne qu’est l’artiste en appréciant son œuvre à sa juste valeur pour ce qu’elle apporte à nous-mêmes et à la société. Chaque personne doit savoir si elle est capable ou non de faire la part des choses, de réussir à faire ces nuances, cela relève de la sensibilité de chacun.

Image à la Une : Nina Pelé 

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