« Happycratie », ou le culte du bonheur

Les livres de développement personnel envahissent les librairies. Qui a jeté un œil attentif aux titres de ces livres ne pourra que le constater : « Comment être heureux », « Le bonheur », « Vivre pleinement sa vie » ou autres groupes de mots semblables sont très fréquents. Et vous me direz : où le mal, qu’est-ce qu’il y a de mal à vouloir être heureux ? Rien, absolument, rien.
Alors, que reproche le livre Happycratie au développement personnel et à la psychologie positive ? (Je souligne que ces deux éléments sont mis fortement en lien par l’auteur et l’autrice du livre. Nous reparlerons de ce lien de manière critique dans une partie suivante).

Ce livre est, ni plus ni moins, une attaque frontale envers les théoricien·nes de la psychologie positive. Quelques personnes sont plus visées que d’autres, parmi celles-ci notamment Martin Seligman. Dans Happycratie, Edgar Cabanas et Eva Illouz, un psychologue et une sociologue, s’attaquent notamment à trois éléments : le mythe du bonheur mesurable et universel, l’injonction quasi-obsédante à l’atteinte de celui-ci et les implications politiques et sociétales derrière cette injonction.
C’est en cela que ce livre se révèle très intéressant : il va à contre-courant de la tendance actuelle et apporte une critique radicale à des présupposés que nous avons presque toustes intégrés.

Premièrement donc, les auteurices questionnent l’idée que nous pourrions mesurer le bonheur. En effet, de nombreux livres de développement personnel ont tendance à présenter le bonheur comme un concept universel, commun à toutes les cultures au monde. Par conséquent, celui-ci serait mesurable. D’où l’apparition d’indices faisant miroiter l’espoir de classer les sociétés en plus ou moins heureuses. Cette croyance est balayée très vite dans le livre : le bonheur est en réalité un concept bien trop abstrait, trop peu concret pour pouvoir être mesuré de manière fiable. Ce qu’il apparaît souvent, c’est que les études menées à ce sujet restent trop vagues. Le bonheur (ou synonymes) étant un concept très subjectif et culturel, comment pourrait-on être certain·es de le mesurer correctement ? A partir de quel moment estime-t-on être « vraiment » heureux·se ?
La réponse à cette question est nécessairement floue, et cela prouve bien qu’on aurait tort de remettre tout notre espoir en ces indicateurs de « bonheur ».

En effet, le fait de mesurer le bonheur a nécessairement une implication politique. Et comme souvent, les chiffres peuvent justifier toutes sortes d’arguments. On pourrait alors avancer que, dans certains pays à la protection sociale quasi-inexistante, les habitant·es s’estiment plus heureux·ses qu’en France. A quoi bon le chômage, à quoi bon les APL ou la bourse, alors, si c’est pour être plus tristes qu’ailleurs ?
Ou alors, d’autres arguments pourraient également être présentés : regardez, au Danemark les personnes déclarent être heureuses. Et si on promouvait une politique similaire dans notre pays, sans prendre en compte notre contexte socio-culturel ?

Nous l’avons vu, parler de bonheur « universel » peut être très dangereux et peut avoir des implications socio-politiques non négligeables. Or, assez logiquement, cette mesure du bonheur, puisqu’elle classe les individus et les pays, s’accompagne souvent d’une injonction à être heureux·se. Ce refrain pèse lourd dans les consciences de celleux qui, hélas, n’y arrivent pas, selon les deux chercheureuses.
Le côté « sombre » de cette course au bonheur serait donc qu’elle laisse de côté les personnes qui échouent, au contraire des modèles mis en avant par la littérature du développement personnel, à atteindre cet idéal martelé et en même temps si abstrait du « bonheur ». Iels vont même jusqu’à affirmer que, face à cet échec, les personnes sombrent d’autant plus dans la dépression ou développent encore plus d’anxiété.
Ainsi, la sociologue et le psychologue lient très fortement cette « happycratie » au capitalisme. Le raisonnement est assez logique : les acteurices économiques dominant·es cherchent à vendre aux personnes exploitées qu’elles peuvent être heureuses malgré leurs conditions de travail peu agréables ou leurs tâches peu gratifiantes et épanouissantes, à coups de coachs et de managers en ressources humaines spécialistes du « bonheur en entreprise ». La promotion effrénée du bonheur servirait donc le capitalisme puisqu’elle permettrait d’accepter plus facilement l’inacceptable. « Va méditer, ça passera » ou phrases dans le genre étant la norme plus que l’exception. Mettre en avant le bonheur servirait finalement à bloquer à l’origine toute envie de révolte sociale collective, à la fois en faisant miroiter un « mieux » indépendant de leurs conditions de vie aux individus et en les poussant à…l’individualisme et l’égoïsme, leur faisant croire que leur mal-être est plus de leur responsabilité que celle de la société.

Le lien entre injonction au bonheur (individuel) et capitalisme néo-libéral semble donc assez facile à effectuer. Les deux s’alimentant mutuellement, à coups de mythes comme celui du « self-made man » (plus que « woman », d’ailleurs) ou du « moine bouddhiste que rien n’atteint ».

Ce livre apporte donc une vision très critique de la notion de bonheur et d’épanouissement personnel. Et si cette vision critique est ce qui est en fait sa puissance et qui rend le livre intéressant, c’est aussi une légère faiblesse, les auteurices manquant particulièrement de nuance tout au long de l’ouvrage.

happycratie

On pourrait se dire que la nuance ne doit pas être apportée quand il s’agit de promotion du capitalisme, d’injonction à quelque chose, quelle qu’elle soit. Mais ce n’est pas vraiment ce dont il s’agit ici. Il s’agit peut-être de considérer les personnes comme possédant plus de clairvoyance que les chercheureuses veulent bien nous le faire croire.

Par exemple, lorsqu’iels parlent de la méditation de pleine conscience comme d’une pratique qui « aggrave en fait la dépression et l’angoisse, puisque à force d’être poussé à l’exploration de soi, on se dissocie et détache de la réalité », Edgard Cabanas et Eva Illouz font un raccourci non digne de leur statut universitaire. Iels laissent croire trop facilement au côté intrinsèquement néfaste de ces pratiques. Or, chaque pratiquant·e un minimum avisé·e de méditation (sans besoin d’une expérience se comptant en décennies) le sait : la pratique méditative n’est pas nécessairement une fuite dans la « citadelle intérieure ». La méditation peut, au contraire, être une ouverture (même critique) vers le monde, vers l’interconnexion entre les choses, elle peut permettre de se décentrer et de mettre à distance l’ego. Que cet outil soit de plus en plus utilisé pour faire accepter des indécences dans le monde du travail, on ne peut le nier. Mais affirmer qu’il soit intrinsèquement mauvais est problématique. Il s’agit davantage d’être clairvoyant·es face à cette pratique, d’en connaître les limites et les dangers (qui sont présents) et de connaître la bonne attitude à adopter. Le problème se situe probablement davantage dans la massification incontrôlée de cette pratique, qui s’accompagne peu souvent d’une formation adéquate. Effectivement, installer une application et se lancer dans la pratique méditative sans avoir aucune connaissance sur celle-ci est quelque chose de déconseillé. Le constat effectué dans le livre aurait donc été encore plus fort s’il avait apporté la nuance nécessaire.

De même, les attaques répétées envers la psychologie positive semblent, et je le dis en tant que profane, parfois injustifiées. On peut se douter que les préceptes de la psychologie positive sont à analyser dans une perspective critique, néanmoins tout est-il à jeter dans celle-ci ? Est-ce que parce que nous décidons de nous concentrer sur le positif nous oublions obligatoirement tout le négatif et tout ce qui est critiquable dans nos vies et nos sociétés ? Peut-être que la réponse n’est, finalement, pas si tranchée que cela.

De plus, E. Cabanas et E. Illouz présentent à longueur d’ouvrage développement personnel et psychologie positive comme une même chose ou presque. Or, bien que les deux s’influencent mutuellement, faire un raccourci rapide est trop réducteur. Il y a de nombreux·ses auteurices de développement personnel qui se servent très peu des notions de la psychologie positive. Et certains travaux de psychologie positive sont très éloignés dans leurs concepts et leurs affirmations par rapport à des ouvrages de développement personnel.

L’ouvrage Happycratie est, il est vrai, une attaque frontale à certaines normes de notre époque. Celle-ci est en grande partie justifiée car elle vise juste lorsqu’elle affirme que de nombreuxses coachs, youtubeureuses, auteurices en développement personnel, psychologues ou théoricien·nes oublient les oppressions vécues par les individus, qui rendent plus difficile l’accès à ce concept bien trop flou et abstrait que serait « le bonheur ». Combien de fois n’ai-je moi-même pas vu en librairie des ouvrages aux titres ahurissants, promettant l’atteinte du « bonheur » en moins d’un mois, mettant chacun·e sur un pied d’égalité, comme si un homme blanc riche de 40 ans avait les mêmes chances de s’en sortir dans la vie qu’une femme pauvre racisée de 25.
Et comment ne pas nier le caractère intrinsèquement consumériste de cette course effrénée au bonheur, comment ne pas se questionner sur le caractère légitime et réalisable de celle-ci ?

Malgré tout cela, le bébé n’est pas à jeter avec l’eau du bain. Certaines méthodes peuvent être utiles pour les personnes en situation difficile, comme l’affirment E. Illouz et E. Cabanas elleux-mêmes à la fin de leur ouvrage. Comment oser dire à quelq’un·e : si t’essaies d’aller mieux tu nourris la course consumériste au bonheur ? On peut légitimement vouloir aller mieux, sans plonger pour autant la tête la première dans le grand bain de l’obsession happycrate, ni sans garder une posture critique vis-à-vis de la société. Ce serait peut-être se sous-estimer que de dire que nous ne sommes capables d’aucun discernement. Et finalement, si c’était bien cette posture critique qu’il fallait développer ? A l’heure où l’on cherche à tout aplatir et dépolitiser, retrouvons cette capacité à nuancer ce qu’on nous vend comme net, comme figé. Cela vaut pour tout, aussi bien pour le « bonheur » que pour sa critique.

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