Est-ce que le football féminin, c’est moins bien ?

© Image officielle

En pleine coupe du monde de football féminin, qui se déroule cette année en France, c’est une question qui ne cesse d’être posée. Parmi les adeptes du ballon rond, deux écoles : celle qui trouve vachement bien que l’on s’intéresse enfin aux footballeuses, et celle que l’on pourrait qualifier de puriste – ou de réac machiste, avec un poil moins de tact – qui trouve au contraire que le football, c’est un truc de bonhomme. Quelque part au milieu se trouvent les personnes qui soutiennent l’existence du football féminin, mais émettent des réserves parce que quand même, “ce n’est pas la même chose”. Avec mes gros sabots de féministe que d’aucuns qualifieraient d’extrémiste, j’ai eu envie de creuser un peu le sujet et de voir si, réellement, le football féminin est par essence différent du football masculin (et moins bien).

© Domaine Public

Commençons par le commencement : ce n’est pas parce qu’aucun homme n’est impliqué que le jeu doit être moins technique, moins physique, moins bien construit ou moins intéressant à regarder. Et rangez vos commentaires graveleux dans votre poche, quand je parle d’intérêt visuel, je ne parle pas de mater des fesses moulées par un short de sport. Je parle bel et bien de beauté du jeu, de la qualité tactique et du dynamisme sur le terrain donc. Les femmes courent moins vite ? En général oui, soyons honnêtes. Et alors ? Elles ne sont pas pour autant moins efficace en termes de buts si l’on en croit la FIFA, puisque la moyenne de cette coupe du monde 2019 est de 2,9 buts par match là où en 2018, les hommes taquinaient les filets en moyenne 2,6 fois par match. La vitesse n’est pas toujours déterminante dans la construction du jeu, et puis les femmes ne courent pas si lentement que ça, ne tombons pas dans les clichés. 

Neymar © Domaine Public

En revanche, et là on attaque le point assez sensible du portefeuille, une sportive, ça gagne moins bien d’un point de vue pécunier. L’Observatoire des inégalités a montré qu’en moyenne, une footballeuse gagne 96% de moins qu’un footballeur. La joueuse la mieux payée de France, Ada Hegerberg, gagne 400 000€ par an là où Neymar, joueur le mieux payé en France, empoche cette somme en quatre jours (et encaisse 36 millions d’euros par an au Paris Saint Germain). On peut bien sûr protester contre les sommes faramineuses allouées aux footballeurs, mais pour ce qui est du fameux “A travail égal, salaire égal”, on repassera. Pourquoi une telle différence, alors ? Le football féminin est bien moins valorisé, tant du côté des sponsors que des droits télévisuels, et les transferts ne déchaînent pas les passions au point de négocier des contrats indécemment juteux. Qui plus est, aucune joueuse en France n’est considérée comme professionnelle au sens strict du terme, puisqu’elles sont sous contrat fédéral et dépendent de la Fédération française de football (FFF). Et le faible coût des billets apporte la touche finale à ce merveilleux tableau : vous pouviez aller voir jouer les Bleues pour une quinzaine d’euros, sans pour autant avoir un poteau sous le nez.  

th (2)
© capture d’écran

Avec la hausse récente de la couverture médiatique, on peut espérer une montée de l’intérêt des (télé)spectateurices et des sponsors, ce qui semble d’ailleurs se confirmer à ce stade de la coupe du monde : le coup d’envoi a attiré pas moins de 9,8 millions de personnes (44,3% de part d’audience). Ces chiffres tendent à augmenter, avec 10,6 millions de personnes (48,5% de part d’audience) pour le match France/Brésil qui a valu aux Bleues une qualification en quart de finale, poussant d’ailleurs le groupe TF1 à revoir à la hausse ses tarifs publicitaires. Pourtant, aujourd’hui, la part accordée aux sports féminins (tous sports confondus) par les médias plafonne entre 10 et 15% seulement, le monopole masculin est donc toujours tristement actuel.

 

© Domaine Public

On peut également s’interroger sur la nature du traitement médiatique qui est réservé aux joueuses. Sont-elles autant louées que les hommes ? L’Université de Cambridge a mené une vaste étude pendant plus d’une décennie, et celle-ci a mis en lumière une forte tendance à l’infantilisation et à la condescendance s’agissant des sports féminins (ô surprise). Dans un corpus qui concerne des millions de mots, les femmes sont plus fréquemment désignées par le terme “filles” que les hommes ne le sont par le terme “garçons” (“hommes” étant omniprésent). “Rapide”, “fort”, “génial”, “domine” sont les mots les plus souvent employés pour qualifier un homme, là où l’on parle volontiers d’une femme pour dire qu’elle est “subtile”, “enceinte”, “mariée” ou qu’elle “participe”. De plus, le mot “football” employé seul se réfère forcément au football masculin, là où l’on ajoute systématiquement “féminin” pour spécifier que ce sont des femmes sur le terrain. Dans un tel contexte, les Bleues et toutes les autres sportives semblent à l’essai, scrutées par toute une armada d’experts (le masculin est voulu) qui semblent bien disposés à pinailler. Finalement, on peut aller jusqu’à élargir cette réflexion à la totalité des sphères dans lesquelles on s’attend moins à ce qu’évoluent des femmes. L’emploi de tels mots n’est certainement pas anodin. 

© Domaine public

Et quelles conséquences cela peut-il avoir ? Tout d’abord, la plus faible couverture médiatique rend les sportives plus difficiles à connaître pour le plus grand nombre, c’est-à-dire les gens qui ne sont pas férus de sports. Pour ne citer qu’un seul exemple, parlons des parlementaires interrogés par Quotidien et dans l’incapacité de nommer trois joueuses de l’équipe de France. Il y a un an à ce stade de la compétition, ils étaient sans doute capables de se souvenir d’au moins trois noms, si ce n’est plus. Au hasard, en voici trois : Amandine Henry (capitaine et milieu de terrain), Wendie Renard (défenseuse) et Eugénie le Sommer (attaquante), celles que l’on évoque le plus dans les médias. Face à cette méconnaissance, il ne faut donc pas s’étonner que les filles manquent encore de modèles de sportives auxquels s’identifier, un problème de longue date dont parlait déjà la footballeuse Melissa Plaza dans un passionnant Ted Talk que je vous recommande chaudement. Or, comme le montre Geena Davis, il est primordial que les jeunes aient des figures tutélaires pour imaginer devenir un jour de grandes sportives (ou cheffes d’entreprise, etc). La FIFA estime pour le moment à 45 millions le nombre de footballeuses dans le monde, et ces 45 millions de filles et de femmes ont elles aussi le droit d’avoir des exemples à suivre.

th (1)
© Domaine public (la photo, pas la fille. Merci.)

En conclusion, donc, le football féminin peut être aussi cool que le football masculin, bien qu’il ne suve pas à la lettre les mêmes dynamiques, et j’espère que la médiatisation plus importante de cette coupe du monde permettra de le rendre d’autant plus intéressant aux yeux du public. Mais comme ma réflexion sur le sujet n’a pas force de loi, je vous partage ici l’avis expert de mon petit frère, Louis, huit ans :

Moi je trouve qu’elles jouent bien, pas comme des ramollos. Elles jouent bien, elles marquent plein de buts et elles ne se roulent pas par terre comme Neymar dès que quelqu’un veut lui prendre le ballon. On devrait leur donner plein d’argent aussi !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s