Le Barde – Episode 2 Le Barde

  Il essuya sa figure fatiguée avant de contempler la baie. Il venait par le nord. Avant de descendre, il arrêta son coursier qu’il venait tout juste d’acquérir auprès d’un pauvre marchand. La bête commençait déjà à boire dans le cours d’eau qui émanait d’un petit mont enneigé pour s’enfoncer dans une crique à deux lieux d’ici. Le paysage était idyllique et parfait pour un déjeuner en plein air. Le barde s’assit sur une pierre grise. Sous un arbre qui devait être un hêtre, assez commun dans cette région, il prépara sa bouillie constituée majoritairement de céréales de basses qualités. En s’efforçant d’accompagner les petites étincelles qui venaient de jaillir de son silex de poche un petit vent l’aida. L’air le reposerait sans doute durant la cuisson du repas. Posant la marmite pleine à demis il sortit un petit carré en laine et récita :

  « Ce pain raconte votre histoire […] Vous avez été amenés sur le champ de battage du Seigneur et avez été battus […] En attendant le catéchisme, vous étiez comme les céréales stockées dans le grenier […] Au fond baptismal, vous avez été pétris dans une même pâte. Dans le four du Saint-Esprit, vous avez été cuits dans le véritable pain de Dieu.  Augustin d’Hippone. »

  – Je préférais des écrits avec Mané, plus courts à apprendre.»

  Le plat prêt, il délogea un petit bol en bois sec à peine vernis de son baluchon et y transposa deux louches de sa substance. Le cheval, qui venait d’y renifler les fragrances, démontra une subite envie de pousser le barde avec un coup de tête comme pour s’accaparer totalement de la nourriture. Le musicien fit une roulade et glissa sur quelques pieds. Son pantalon verdit en aplatissant l’herbe sur sa dernière traînée athlétique. Grognant comme un mort qu’on venait de réveiller d’un coup de pelle il se leva pour en flanquer une belle à la bête. La bourrique avait d’ailleurs pris jouissance. Son attaque surprise lui permit de faire tomber la marmite entière sur le sol qu’elle s’enfilait déjà à pleins coups de langue. Le prix maigre du coursier devenait compréhensible, sa cage thoracique se dessinait sur sa peau non dénuée de cicatrices. Le barde colérique se retint, il n’avait pas remarqué la détresse physique de la bête lors de son achat. Même si les conditions de celle-ci ne furent pas les meilleurs, avec le boucan des acheteurs qui attendaient, proposant des prix exorbitants seulement pour gagner une place de plus… il ne se pardonnait pas, il ne l’avait pas nourri depuis. Durant sa réflexion le cheval hennit. Il venait de terminer son repas terreux, non mécontent, il fit deux petits coups de têtes en l’air en s’approchant du bol. Le barde le saisit de suite. Pendant que son ventre gargouilla la bête le regardait. Elle avait les yeux bleus clairs comme un ciel dénué de nuages. Un astre rectangulaire au milieu tout du moins, une pupille noire comme une bouche qui attendait une becté de plus avec pitié. Cependant, l’homme le fit attendre comme pour signifier qui appartient à qui. Après tout, faim ou pas, c’était lui maintenant son nouveau maître. Quelques longues minutes de face à face dilatèrent le temps. Un défi de regards se joua. Le dominant en sortira vainqueur. Le dominer en sortira vaincu songeait le barde. Il ne voudrait pas se faire élever par sa monture… il aurait honte. La bête, pour qui la faim creusait les entrailles, fut la première à perdre patience. Elle recula en soupirant un petit frémissent de défaite et se coucha en regardant la baie. Le musicien crut d’abord : voulait-elle se reposer après son repas ? Avait-elle compris qui est le maître ?

  Il n’y connaissait rien en animal. En s’approchant il remarqua son regard. Elle faisait une moue… une moue peu commune. Celle-ci avait faim et on ne lui avait pas privée. Par pitié et fâché d’être si barbare le barde commença finalement à se désintéresser de la pseudo démonstration de force qui lui avait fait subir. Affamer un être alors qu’il n’avait déjà rien à envier à la faim était… monstrueux. Avec un petit coup de coude sur l’épaule il fit bouger le coursier qui leva la tête avec un regard qui s’écarquillait.

  « Prends ! Allez mange… lui souffla-t-il émue du don qu’il lui faisait. »

  L’animal ne répondit pas en premier lieu. Il n’avait pas compris. Manger ou pas manger ? Le barde voulant se faire pardonner prit une grande poignet de la substance dégoulinant et le mit sous le naseau de la monture… Après un petit coup de langue fébrile elle bougea ses grosses lèvres caressantes et la paume de l’homme finit vite à nue, encore et encore. La différence de race n’existait pas face à la faim. L’assiette vide, l’estomac presque plein, le coursier apposa son nez sur la cuisse du barde. Le musicien sourit face aux yeux chaleureux que la bête lui offrait et regarda le temps qui commençait à se couvrir, bonne excuse pour cacher quelques onces d’émotions.

  Ils restèrent tous les deux ainsi. De petites gouttes de pluie se faisaient sentir. Les braises, qui s’étaient déjà presque éteintes avec le temps, mouraient sous les premiers clapotis en sortant des fumées grises virant au blanc.

  « Walhalla… c’est bien Walhalla ? »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s