Nos bien-aimés criminels

« La justice des hommes est plus criminelle que le crime » – Francis Picabia

Fermez vos livres et vos écrans : notre monde n’a plus besoin de fiction. Il est venu, le temps des dystopies. Nous voilà embarqués dans un siècle où les dérèglements climatiques, les conflits, les cataclysmes, font de chacun de nous un potentiel exilé. Et dans ce monde, celui qui tentera de nous aider sera considéré comme un criminel. Aujourd’hui, l’humanité et la morale se retrouvent sacrifiées sur l’autel de la Justice. Être juste devient limité à « obéir à la loi », et cela quelle qu’elle soit. Dans ce monde, il y aura toujours une conscience à outrepasser.

Carola Rackete, Claus-Peter Reisch, Cédric Herrou, Pia Klemp. Deux son allemands, l’un est français, la dernière italienne. Ce qui les relie ? Tous les quatre ont un jour été condamnés pour avoir osé défier la Justice en sauvant la vie de migrants. Tel est le sort de celles et ceux qui firent un jour le choix d’agir au nom d’une conscience humaine.

La dernière en date, Carola Rackete, a levé sur elle les louanges comme les ignominies. Celle que l’on a appelée tour à tour « Notre Dame d’Europe », « Gardienne des droits maritimes », « Capitaine Courage » ou encore « Antigone de Kiel » était pourtant loin de commettre un acte illégal. Il s’agissait bien au contraire, selon ses propres mots, de « l’accomplissement d’un devoir. » Après dix-sept jours en mer, la jeune femme s’était vue interdire l’accès aux côtes de l’Italie. Mais face à l’état de santé de plus en plus précaire de ses 42 passagers, la capitaine prend la décision de forcer l’entrée dans les eaux territoriales italiennes. A peine débarquée à Lampedusa, elle se fait arrêter comme « hors la loi ». Si la juge Alessandra Vella a mis fin à son assignation à résidence, elle reste poursuivie pour « complicité à l’immigration illégale. » Tout comme sa consœur Pia Klemp, arrêtée après avoir sauvé plus d’un millier de vies en Méditerranée, elle risque vingt ans de prison et 15 000 euros d’amende.

« On va continuer à les stopper, un par un. On trouvera un juge, il y en aura bien un en Italie qui aura finalement le courage de dire (…) : ces gens ne sont pas des sauveteurs, ce sont des complices, des assassins potentiels, des criminels, et dans un pays normal les criminels vont en prison. » De son côté, le premier ministre Matteo Salvini semble nager en pleine folie d’infamie. Celui qui décrit Carola Rackete comme une « criminelle », une « hors la loi » à bord de son « bateau pirate » a promis d’expulser la jeune femme du pays.  Pendant ce temps, le reste de l’Europe observe le spectacle ; elle se tourne les pouces, un mouchoir à l’œil.

A quel moment avons-nous décidé que l’humain passerait en dernier ? A quel moment l’économie, la politique, le nationalisme, sont-ils devenus des entités tellement puissantes pour excuser le crime ? Pour que l’image de milliers de personnes agonisant en pleine mer soit moins bouleversante qu’une crise économique ? Dans un article pour le Zeit, Mariam Lau ne prenait pas de pincettes pour condamner les « humanistes moralisateurs », ceux-là même qui « empoisonnent le climat politique en Europe » car ils sont, eux, la cause même de la montée de populismes. Certains n’ont pas froid aux yeux.

Puisqu’il ne faut pas avoir peur des mots, on pourrait convenir que beaucoup de nos dirigeants ont la mémoire courte. Les dernières personnes à avoir été désignées  comme criminelles par excès de solidarité datent de la seconde guerre mondiale. Rappelez-vous, ces hors-la-loi qui cachaient dans leur  grenier des enfants juifs pour leur éviter la chambre à gaz. On pourra pousser de hauts cris en me répondant que ce n’était ni la même époque, ni le même contexte. Qu’il ne faut pas remuer ces heures sombres du passé. Je répondrai que la comparaison est plus légitime qu’il n’y paraît. Que dans les deux cas, l’humain dans la seule étoffe de sa vulnérabilité est toujours celui qui en pâtit. Que ceux qui respectent la loi de la Justice sont ceux qui ont le moins à craindre. Et là où nous nous contentons de regarder l’humanité mourir sur les mers du globe, nos gouvernants sont peut-être tous les nouveaux collabos refusant de lever le petit doigt.

Ils nous parlent d’économie, de place, de nation. Ils nous imposent de grands discours pathétiques où l’on nous promet à force de larmes qu’on « voudrait bien leur venir en aide mais qu’on ne le peut pas. » On essaie de nous faire croire que ce n’est pas de notre faute. Que nous n’avons aucune culpabilité, aucune responsabilité, dans ce drame où nous ne sommes que spectateurs. Depuis plusieurs années, l’on nous assomme des images de la guerre qui se joue en Libye, au Yémen, en quatre coins du monde, en précisant que « nous n’avons rien à voir là-dedans. » Et puis, ne l’oublions pas, nous sommes le pays des droits de l’homme. Etrange pays des droits de l’homme qui enferme au nom (terrible) de « délit de solidarité » et qui répond par le silence et l’indifférence à tous les dangers du monde. Qu’on cesse de se contenter de dénoncer le populisme. Le populisme, certes, a sa part de responsabilité dans le drame qui se joue. Mais tous les pays européens ne sont pas gouvernés par des régimes populistes ; or, tous ont refusé d’assumer leurs responsabilités telles qu’elles sont inscrites dans le droit international.

Carola Rackete a été arrêtée pour avoir sauvé notre honneur, cet honneur que l’Europe a perdu depuis trop longtemps. Son obstination a été plus forte et plus digne que celle de nos gouvernements incapables. Quand certains posent pour Gala sur des photos retouchées ou vont paisiblement bronzer en Corse, traînant avec eux toutes leurs vieilles casseroles, on dénonce comme criminels ceux-là seuls qui connaissent encore le courage. Qu’on se le dise : face à la recrudescence de l’hécatombe en Méditerranée, les Etats devront bientôt lutter contre de plus en plus de criminels de l’humanité.

Les élections européennes ne sont pas sitôt terminées que l’Union a du pain sur la planche. Premier objectif : cesser d’être complice d’un tel massacre en se décidant enfin à lutter contre le réchauffement climatique, l’injustice sociale et le financement de pratiques immondes. Il n’est pas encore trop tard pour que l’Europe se décide à faire face à ses responsabilités en faisant preuve de courage et de dignité. Sinon, toute la vision illusoire de solidarité et d’humanisme qu’elle tenait tant à se forger ne sera plus qu’une chimère du passé en laquelle personne ne croira plus jamais.

Déni écologique, inconscience humanitaire, refus de solidarité. A l’heure qu’il est, ce n’est pas une capitaine qui devrait attendre son jugement. Mais tous nos dirigeants européens ont commis assez de crimes pour se retrouver au Tribunal. Sinon, tant que la loi demeurera en dessous de l’humain, peut-être faudra-t-il arrêter de la considérer comme la loi.

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