Le désert des Tartares, fable de l’écoulement du temps

C’est par un véritable tour de force que l’écrivain Dino Buzatti arrive à donner couleurs et saveur au seul temps qui passe, et à construire un récit passionnant autour du thème de l’ennui. L’ennui, c’est celui du jeune lieutenant Giovanni Drogo, tout juste sorti de l’académie militaire, et affecté à une forteresse isolée qui veille sur une frontière morte, frontière à qui on a donné le nom de « désert des Tartares », du nom des mystérieux cavaliers que certains anciens racontent avoir aperçus, au loin, il y a des années. Notre héros, qui rêve de gloire et de combats, en est réduit à scruter l’horizon avec sa longue-vue, dans l’attente d’un ennemi qu’il ne voit jamais, et à sur-interpréter  la moindre silhouette, le moindre nuage de poussière qui s’élève, alors que les derniers à avoir vu la légendaire menace atteignent tour à tour l’âge de quitter la garnison. Lorsque Drogo, vieilli par des années d’attente, a enfin l’occasion de partir pour une affectation plus excitante, son inexplicable refus lui fait prendre conscience de la fascination imperceptible qu’exercent sur lui les murailles lépreuses, les parois qui s’effritent et le chemin de ronde sur lequel les sentinelles, avec la régularité d’un coucou mécanique, montent une garde aussi routinière que dénuée de sens. Et surtout, cet horizon qu’il se rend malade à scruter tous les jours, croyant voir tantôt des petites lumières, tantôt des traces de passage récent. Les années défilent de plus en plus vite, l’attente passée justifiant l’attente présente.  Drogo prend finalement conscience qu’il a bâti sa vie sur des illusions, mais parvient à surmonter sa frustration pour accepter ce qui est finalement le lot commun de tous les Hommes.

Bastiani
Le jeune lieutenant, interprété par Jacques Perrin,  découvrant la forteresse dans l’adaptation de Valério Zurlini en 1976

Extrait: « Giovanni pensa à la vie qui l’attendait. Il se sentait étranger à cet univers, à ces montagnes, à cette solitude. […]S’étant remis en marche, le fort apparut devant eux, à quelques centaines de mètres. Instinctivement, Giovanni arrêta son cheval. Il considérait d’un regard fixe les sombres murailles, les parcourant lentement des yeux sans parvenir à en déchiffrer le sens. Il pensa à une prison, il pensa à un château abandonné. Un léger souffle de vent fit onduler au-dessus du fort un drapeau qui pendait, flasque. Il n’était pas imposant, avec ses murs bas, ni pittoresque non plus, malgré ses tours et ses bastions. Tout stagnait dans une mystérieuse torpeur. Comme la veille au soir, du fond de la gorge, Drogo le regardait, hypnotisé, et une inexplicable émotion s’empara de son cœur. Et derrière, qu’y avait-il ? Par-delà cet édifice inhospitalier, par-delà ces merlons, ces casemates, ces poudrières qui obstruaient la vue, quel monde s’ouvrait ? Du haut du fort, verrait-on au moins quelque localité, quelques champs, une maison ? Ou seulement la désolation d’une lande inhabitée. Il se sentit brusquement seul. Un nuage dense se levait, tout blanc, de l’invisible horizon septentrional, au-dessus des glacis. Et imperturbable sous le soleil à son zénith, les sentinelles marchaient de long en large comme des automates. Tel le mouvement d’une pendule, elles scandaient le cours du temps, sans rompre l’enchantement de cette solitude qui semblait infinie. Le cheval de Drogo hennit, puis ce fut de nouveau le grand silence ».

Le cinéaste Valério Zurlini adaptera ce roman en un film dont les décors splendides, dans l’antique forteresse iranienne de Bam, restituent à la perfection l’atmosphère si originale du fort de Bastiani. Mais l’histoire inspire aussi le chanteur belge Jacques Brel dont la chanson Zangra reprend la trame. Enfin, et s’en est probablement l’interprétation la plus originale, le 7 février 1975, le premier secrétaire du parti socialiste François Mitterrand évoque ce livre devant Bernard Pivot. Selon lui, sa morale devrait servir d’avertissement à tous ceux qui s’engagent sur la voie du socialisme.

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