La jeunesse dorée de la RPC : staphylocoque social ?

L’affiche du film Crazy Rich Asian
Après avoir connu la domination étrangère et le communisme oppressif, la Chine nage actuellement dans un enrichissement exponentiel qui la hisse au rang de deuxième (voire première) puissance mondiale à tous points de vue. La génération de Chinois nés dans les années 1990 bénéficie de toutes les retombées positives de la croissance des cinquante dernières années, au point qu’elle abrite une tranche ultra-privilégiée de jeunesse dorée qui verse dans tous les excès possibles quitte à s’attirer les foudres de la population et du régime.

On peut ici donner deux sens au concept de « jeunesse dorée ». En effet, si l’on considère que les générations pré-1990 ont connu des temps difficiles, toute la génération 1990 et ultérieure est dorée. Le deuxième sens est celui que nous évoquions plus haut, le sens commun du concept, à savoir celui d’une jeunesse ultra-riche qui dépense sans compter l’argent de ses parents et se montre orgueilleuse et condescendante.

Le professeur de littérature contemporaine Zhu Yang, qui enseigne à l’université de Pékin, souligne le fait que « Les enfants nés dans les années 1980 constituent la première génération ayant grandi après le lancement de la politique de réformes et d’ouverture en Chine ; on peut dire que ceux qui sont nés après 1992 sont la deuxième génération postréforme, dont la naissance a coïncidé avec le plus bel essor industriel jamais enregistré par le pays ».

Contrairement aux générations antérieures, cette nouvelle génération ne connaît pas d’angoisses liées à une potentielle difficulté de se nourrir, de se vêtir ou de se loger. De plus, l’absence de droits de succession leur donne la certitude d’hériter sans condition de l’intégralité du patrimoine de leurs parents.

Autre caractéristique de cette jeunesse dorée : la connaissance du multimédia et du digital qui, dans le contexte d’un pays longtemps fermé et encore largement contrôlé par le pouvoir, leur offre une liberté et un accès au monde extérieur que beaucoup d’autres habitants du pays n’ont pas ou presque pas. Cette ouverture leur donne souvent des envies d’ailleurs et nombreux sont ceux qui choisissent l’expatriation.

La richesse excessive est adulée au point que des séries et télé-réalités prennent comme protagonistes des Fuerdai, c’est à dire littéralement des « riches de deuxième génération ». Ultra Rich Asian Girls of Vancouver n’est qu’un exemple. Comme le titre l’indique, le télé-spectateur suit les aventures de jeunes femmes asiatiques expatriées au Canada où leur vie n’est que promenades en Maserati, séances shopping aux montants faramineux et autre sorties chirurgie plastique. Le film Crazy Rich Asian sorti en 2018 fait une démonstration d’opulence qui frise avec l’indécence, d’autant plus qu’il est adapté d’un roman issu d’une trilogie dont les deux autres tomes ont pour titre China Rich Girlfriend et Rich People Problems… La richesse devient alors un personnage à part entière de ces romans et films qui connaissent un succès fou.

© Jamie Chua/Instagram – #FallingStarsChallenge

Pour les millenials ultra-favorisés, tout est prétexte à un étalage de richesse qui place sous une lumière crue les profondes inégalités qui règnent en Chine. Les réseaux sociaux sont alors un lieu privilégié de perpétuation d’un entre-soi paradoxalement déballé devant les yeux de milliers de followers. Avec le #FallingStarChallenge les jeunes adultes bling-bling ont trouvé une énième occasion d’étaler littéralement leur pouvoir d’achat et leur pouvoir tout court sur les autres en faisant semblant d’être tombés de leur voiture (si c’est une Lamborghini ou une Testarossa c’est mieux!) et d’avoir répandu par inadvertance (oups) le contenu de leur(s) sac(s) à main sur le pavé. De cette façon, tout le monde peut admirer leur superbe collection de maquillage de luxe ou de vêtements griffés.

Alors on pourrait rétorquer que chacun fait ce qu’il veut de son patrimoine économique et l’on n’aurait pas forcément tort. Oui mais voilà, cette attitude ostentatoire et condescendante pose problème, et ce, pour plusieurs raisons.

D’abord, si l’on décide de se borner aux limites étatiques de la Chine, le comportement de cette jeunesse dorée met en lumière les inégalités majeures qui existent entre la tranche ultra-privilégiée et le reste de la population, mais loin de la dénoncer, elle s’en moque et la normalise.

D’autre part, les millennials chinois fortunés s’inscrivent dans un réseau international de jeunes aisés qui profitent du travail de leurs parents sans remettre en question le système libéral très inégalitaire dans lequel s’inscrit leur sur-consommation de produits onéreux. Ainsi, ils banalisent les écarts pourtant dramatiques qui existent entre eux et une grande partie de la population mondiale qui n’a même pas accès à des richesses de première nécessité comme l’eau ou une nourriture variée et en quantité suffisante.

La génération post-1990 traduit une évolution d’abord positive de l’économie chinoise puisqu’elle donne accès à toute une classe d’âge à des privilèges financiers encore jamais vus. Malgré tout, cette opulence nouvelle fait naître bon nombre de conduites outrancières comme celles que l’on vient de voir, qui soulèvent des questions sur le modèle économique suivi par la RPC mais plus généralement sur les inégalités majeures entre les ultra-riches et le reste de la population.

Faut-il donc voir en cette jeunesse dorée un mal à éradiquer en vue de créer une cohésion sociale chinoise ? La formulation paraît osée mais des voix s’élèvent de plus en plus contre elle. L’attitude arrogante des « petits empereurs et des petites impératrices » indigne, et la tranche la plus privilégiée – mais aussi la plus fermée – de la jeunesse dorée, à savoir les Fuerdai, se fait sermonner. Depuis 2015, Xi Jinping et son gouvernement se sont donné pour mission de refréner les excès de la jeunesse dorée et des Fuerdai, souvent des enfants de cadres du PC. Le président a ainsi exhorté à la promotion d’une image plus valorisante des jeunes fortunés et à une réflexion sur la provenance de leur argent.

Si ces interventions présidentielles semblent avoir porté leurs fruits, les vraies raisons du changement ne sont pas forcément celles que l’on croit, et derrière une volonté d’apaisement des relations entre classes sociales se cache vraisemblablement la crainte d’une révolte des masses populaires excédées de voir tout cet argent gaspillé chaque jour par les enfants de ceux qui dirigent le pays… 

Dans le cadre de leur examen de fin d’année, les trente élèves de la promotion 2019 de la section Graphisme & Motion Design de Gobelins, l’école de l’image, ont travaillé sur trois grands thèmes proposés par Courrier international. Le film présenté ici a été réalisé par Claire Seris. Il s’inspire de l’article “Une jeunesse chinoise riche, connectée et mondialisée” 

© L’image à la Une est de Julie Caroll 

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