Le barde – Le barde 2

  En ouvrant la petite barrière qui séparait la route du jardin il regarda, comme à son habitude, si les petites fenêtres étaient ouvertes. L’onde du brouhaha émanant de l’intérieur n’avait qu’à rebondir sur les vitres pour accueillir les voyageurs. Éros laissa dessiner la joie sur son visage. En s’approchant de la porte principale deux hommes sobrement vêtus sortirent en imitant quelques animaux. L’alcool leur avait sans doute été bien profitable, pensa le barde. En voulant les amuser il leur joua un panel d’imitations grotesques allant du porc au canard et même en passant par le poisson, enfin, il préférait dire l’anguille tant ses sons de « blop blop » s’accompagnaient d’une danse loufoque. Il était bien connu ici pour se genre de déhanchés à la fois réaliste et irréalisable qu’accomplissaient certains démembrés.

  Après quelque balbutiements gratuits, il ouvrit la porte laissant les deux ivres arroser les plantes où Walhalla avait déjà évacué.

Les Trévors ne chaumaient pas. C’était soir de fête, l’un servait en salle et l’autre tenait le bar pour ne pas perdre de temps. Ici barbares comme romains profitaient du moment. Les cultures et préjugés devaient être déposés avec les armes au vestiaire. Éros, lui, avait l’opportunité de ne pas y passer, sa jeune profession le poussait à privilégier la diplomatie à la force. Il salua l’homme que personne ne saluait vraiment. Vu que tout le monde déposait ses équipements comme pour se dépecer de tout effigie -les sceaux et les fétiches ne devaient pas gâcher la fête – le gardien n’avait pas le temps de serrer quelques mains.

  « Éros !?! J’arrive ! »

François, le fameux crieur du bout de la salle, venait d’apercevoir le barde. Portant bien cinq pintes de bière en les enlaçant, la dite technique du « câlin » promue et inventée par François lui-même, il finit par arriver où Éros l’attendait, c’est à dire à côté du bar, pour lui dire :

« Salut mon ami ! Alors ça guinze ? 

– Salut François ! Oui ça guinze bien fort ! Enfin tout dépend ce que tu vois par « guinzer » ?

Un petit temps passa où François clignait des yeux en souriant. Il se tapait bien de la figure d’Éros et lui répondit avec un air jobard :

– Je sais pas ! Mais ce que je sais c’est que toi t’es chaud chaud ce soir hein mon gars ! Car c’est toi qui enflamme la piste !!! Alors là c’est sûr que ça guinze !

– Héhé écoute on fera comme d’habitude, enfin, si je puis me permettre, si la cithare a été accordée au préalable avant mon passage…

– Ahah ça se moque hein ! Il y en a qui bosse dure mais rassure toi, même en étant le plus bougre des ânes je l’ai fait bien avant que les premiers clients n’arrivent.

– Je vois, l’irrationnel est consciencieux. »

  Un bon rire termina la discussion. En se séparant de François, Éros alla saluer Dagan, le second Trévors, puis prit la porte privée juste à gauche du bar. En la franchissant il passa le regard sur une affiche romaine qui invitait tout homme à se joindre pour la guerre. Une affiche de coutume, Rome avait toujours besoin d’effectifs réguliers.

  Il venait de pénétrer dans le couloir. Deux portes se tenaient à droite, l’escalier lui prenait place à gauche. Il alla chercher l’instrument des Trévors. La fameuse cithare avait été confectionnée à Ravenne et donnée au grand-père de la famille. Un ami lui avait décerné pour ses loyaux services. Le papy Trévors l’avait prêté allégeance. C’était une histoire un peu tabou qu’Éros connaissait peu, apparemment il avait aidé un usurpateur Romain.

  Il prit la seconde porte au fond du couleur. La cithare était rangée sur la table. Il l’avait prise en contemplant avec plaisir son ornementation. Les gravures en argents faisaient jouer leurs reflets sur les bras fortement concaves reposant sur une grosse boîte carrée. Cet instrument il le connaissait. Après le départ de sa mère il avait été recueilli ici et avait appris à s’ennuyer avec lui. Un passe temps qui lui permettait aujourd’hui d’en vivre à minima. Mais, il y pensait. Il n’avait pas été d’une grande aide dans les champs, le père Trévors ne voulaient plus le garder… il ne remercierait jamais assez le « ne sait quoi » pour que ce bon monsieur s’en aille, accidentellement. Il n’avait jamais souhaité la mort de personne et, il l’espérait, n’envisagerait pas à contenir ce genre de désirs néfastes ; mais grâce à lui, l’amitié qu’il vouait aujourd’hui avec Dagan et François l’avait gardée en vie. Encore il ne savait comment il ferait sans ses précieux amis et premiers mécènes.

  Après de longues contemplations et attentes il alla jouer sur scène durant deux bonnes heures tous les morceaux de son corpus.

  Ayant lâché les derniers clients dehors il alla à l’étage et dormit avec Dagan et François dans leur pièce à vivre. Les deux frères déjà endormis depuis une heure il se laissa planer au courant de ses pensés. « A quoi bon ? A quoi bon amuser la galerie si celle-ci trouve agréable ton jeu grâce à de belles pintes ?  Tss… d’ailleurs qu’un royaume, qu’un empire hunnique ou qu’une nouvelle dictature romaine nous assujetti ça m’est égale… on ne peut pas du tout évoluer dans ce désordre… je connais mes morceaux et poèmes par cœur… maintenant pour que j’évolue il faut que je parte en ville… ou peut-être que j’écrive… » Il s’endormit.

 

© Le Faouët
Patrick le Mouillour : https://www.flickr.com/photos/faouic/

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