Le barde – Le barde 2 suite

« Et bien si tu sais te servir d’une arme tu seras admis d’office c’est écrit.

– Payé ?

– Payé bien sûr, d’ici une semaine, mais si seulement tu survis… Aha ! »

  Les deux hommes se faisaient face. La table les séparait. L’un imposait sa richesse et était armé jusqu’aux dents. L’autre était presque nu, une tunique cachait la moitié de son corps qui devait être sa seule arme.

  Dagan lavait son bar et faisait mine de ne pas les écouter. Cependant, un recruteur de ce genre n’était pas venu depuis plus de quarante ans. Rome n’hésitait pas à promettre de l’argent à tout pauvre capable de porter une arme. Enfin un gourdin, une faux ou un couteau de cuisine surtout… les êtres comme lui ne servaient que de bouclier humain, ou à occuper le front ennemi afin de l’attaquer sur le flanc.

  Cela faisait plus de trois heures que le romain recrutait feignant réfléchir lorsqu’un homme lui disait qu’il ne savait pas se battre. Il avait apparemment besoin de tous les hommes possible. Il n’avait rien pris à boire ni à manger. Il s’amusait parfois à menacer ouvertement de pendaison  tous ceux qui demandaient l’argent avant les batailles. Dagan le haïssait du regard, sa permission ne lui privait pas de courtoisie ni d’humanité. Quelques femmes attendaient aussi leur rédemption dans la file, demandant au malin une chance de toucher quelques pièces pour un pain. Il en refusait certaines en piteux état mais s’avisait parfois lorsqu’elles démontraient ne serait-ce qu’un minimum de beauté, capable de tout pour leur survie. Il en avait déjà assignées en tant que « prostituée de guerre »…

  Dagan n’en pouvait plus, il monta complètement en rogne. Il voulait le mettre dehors à sa manière. Il appelait ses frères pour bousculer l’individu. Ils devaient simplement se laisser poursuivre assez loin. C’était déjà arrivé plusieurs fois. Heureusement ils revenaient toujours. Ils connaissaient parfaitement les champs et les vallées qui ruisselaient de cachettes et d’abris. Bien sûr les victimes ne retenaient jamais leur nom et si certains ont pu les reconnaître ils faisaient mine de ne pas savoir. François une fois avait même pour prouver sa confiance joué l’enquêteur à la recherche du vilain brigand qui avait poussé et giflé un homme. C’était presque devenu un jeu. Aujourd’hui ce recruteur imposait sa loi et repoussait tous les clients potentiels. Les pauvres payaient mal et Dagan étaient dur en affaire… et fasse à l’aumône il ne pouvait rien… il se sentait obligé de donner.

« François ! Éros ! Levez vous bande de merdes ! 

Les deux hommes en sursaut crièrent :

– Mais t’es pas bien !?! 

– Et d’ailleurs pourquoi tu nous réveilles tous les deux maintenant ? C’est pas le matin d’Éros aujourd’hui ? lança François en attendant Éros gindre après ses dires. Pas manqué :

– Pardon François ? On est mardi là c’est bien mon jour !

Ils commencèrent à se rouer de coups comme de petits chatons qui se mordent les oreilles en jouant.

– Stop ! Descendez ou je vous casse la figure ! J’ai juste besoin de vous pour sortir quelqu’un de costaud d’ici, ça vous plaît ? »

En arrêtant leurs gamineries ils s’habillèrent rapidement et descendirent tous les trois. Dans le couloir il chuchotèrent tout en préparant leur casse préféré. Mais lorsqu’ils furent sur le palier une voix retentit :

«  Monsieur… Dagan ?

Le recruteur en préparant ses bagages demandait Dagan. Le plan b venait de s’actionner. Toujours dans leur jeu enfantin François et Éros se cachèrent dans le couloir laissant le barman s’approcher.

– Oui monseigneur ? Vous partez à ce que je vois ?

– Effectivement j’ai eu pas mal de monde aujourd’hui, enfin, du monde, plutôt de la maigre populace. Pourriez vous me donner une bière s’il vous…

– De la maigre populace vous voulez dire des humains non ?!? jeta Dagan rouge de colère. Ces gens comme vous dîtes ont déjà rien et vous savez comme moi que vous les privez d’une vie de débauche certes, mais d’une vie quand même.

Il jouait une colère démesurée détournant l’attention du recruteur. Lorsque le romain fut complètement dos au couloir Éros chuchota :

– Maintenant !!! »

Ils chargèrent tous les deux. L’homme tomba net sous le poids des deux attaquants. François comme Éros se retirèrent pour se préparer à lui asséner une paire de coups. A terre l’homme de forte corpulence tenta en vain de se retirer. Les coups partirent. Le sourire du barde et du serveur se murent en stupéfaction : le recruteur venait de stopper les deux mains. Comme un père mécontent l’homme appuya de toute ses forces resserrant les poignes les réduisant en pattes de mouches. Jouant de leur douleur il les abaissa en se mettant debout. Lorsqu’il aperçu Dagan charger avec une poile il mit son poing en l’air.

« Lâchez ça Trévors sinon vous n’aurez plus de poltrons pour vous servir.

Dagan s’avisa.

– Alors vous êtes qui vous hein ? lança le recruteur en flanquant une grosse droite en pleine figure d’Éros.

– Ce sont… des voyageurs…

– C’est vrai qu’avec ce que je vous ramène comme client vous avez de quoi travailler hein ? Et puis ce monsieur ne serait-ce pas le barde d’hier soir non ? Dîtes moi !

– Ce sont mes frères monsieur.

– Et ça leur arrive souvent de sauter sur un officier ? C’est hors la loi ! gémit l’officier.

– Monseigneur ce sont que des enfants … ils ont pensé que j’étais en danger… euh vous comprenez…

Dagan tentait en vain de se dépatouiller de la situation..

– Vous rigolez ? Lui doit bien avoir vingt-cinq-ans ! dit le recruteur en pointant du doigt François.

– Euh oui en effet… après ce n’est pas un âge où l’on meurt, non ?

– Je ne connais rien de vos hideuses coutumes de merde et donnez moi leurs noms qu’on en finisse. »

  Pendant ce temps une jeune femme entra. Éros la remarqua dés son entrée. Couché à terre il avait du mal à percevoir sa beauté derrière le foulard qu’elle portait. Ses cheveux bruns effleuraient ses épaules, elle se tenait droite, mais pas droite comme un soldat, plutôt comme une personne qui s’assumait. Éros la voyait double, comme si sa présence valait pour deux, ou peut-être trois pensa-t-il. La jeune dame ne manqua pas de croiser son regard, elle s’approcha de lui et soudainement ils s’embrassèrent goulûment comme un forgeron frappant du marteau une enclume dans la fleur de l’age. Mais sa langue commençait à étouffer le barde qui, dans son délire, imagina qu’il devait à la fois se laisser faire et repousser l’apparition…

  Éros plein de sang délirait dans son songe complètement assommé.

  « Il délire là ?

– Oui.

– Vous savez que pour un bon spectacle il en faut des vivants ?

– Oui oui oui… vous avez qu’à prendre le barman et son serveur en premier. S’il bouge un peu plus n’hésitez pas à le rajouter ça me ferrait plaisir.

– Bien-sûr. »

© Le Faouët
Patrick le Mouillour : https://www.flickr.com/photos/faouic/

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