Gao Zhisheng, portrait de « l’avocat le plus courageux de Chine »

Les violents affrontements entre manifestants hongkongais et forces de l’ordre chinoises, font aujourd’hui la une des journaux nationaux comme internationaux. Alors que les membres du G7 appellent à « éviter les violences », la Chine se déclare extrêmement mécontente de cette réaction de la communauté internationale. L’épineuse question de Hongkong met en exergue la toute-puissance étatique des autorités chinoises, qui a placé le 8 août un employé du consulat britannique (Simon Cheng) en détention durant quinze jours pour faire pression sur le Royaume-Uni. Cet exemple du contrôle quasi-total dont les individus font l’objet en Chine, fait écho à la vie d’un homme, Gao Zhisheng.

Gao Zhisheng (en chinois simplifié : 高智晟) est un avocat chinois âgé de 55 ans, connu pour son combat contre la violation des droits de l’homme en Chine. Né le 20 avril 1964 dans la ville de Yulin située dans la province de Shaanxi, Gao Zhisheng est issu d’une famille rurale et nombreuse. Sa précarité financière l’oblige très tôt à arrêter les études et à trouver du travail pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. A partir de 16 ans, il exerce ainsi diverses professions, comme mineur de charbon, vendeur, ou encore soldat dans l’Armée de Libération Populaire en 1985. Ces années de travail acharné l’ont confronté à la pauvreté et surtout aux injustices profondes que connaissent les couches les plus populaires de la société chinoise.

A l’âge de 27 ans, Gao Zhisheng étudie le droit en autodidacte et parvient à obtenir un diplôme universitaire. En 1996, il devient avocat à Urumqi dans le Xinjiang. Il décide alors qu’un tiers de ses affaires seraient réalisées à titre bénévole pour défendre des groupes à faibles revenus. Teng Biao, spécialiste du droit et ami de Gao Zhisheng rapporte ainsi ses paroles : « Je viens d’une famille pauvre. Je sais comment les gens pauvres se sentent, alors je sais ce que j’ai à faire… Mais aider les autres ne devrait pas être un acte de charité. ». Cet engagement en faveur des plus défavorisés devient le fil conducteur de la carrière de Gao Zhisheng et lui vaudra son surnom « d’avocat aux pieds nus ». En 2000, il déménage du Xinjiang à Pékin et créé un cabinet d’avocat. Il porte devant les tribunaux des affaires de citoyens ordinaires victimes d’injustices : des résidents expulsés ou des patients escroqués par des hôpitaux. Il est alors sélectionné par le ministère de la Justice de la République populaire de Chine comme étant un des dix avocats chinois les plus remarquables.

Intervention de la femme de Gao Zhisheng en 2011

Peu à peu, l’engagement en faveur des plus démunis de Gao Zhisheng se transforme en un engagement politique contre le régime chinois. A la suite d’une enquête sur les adeptes du mouvement religieux de Falun Gong, cet « avocat aux pieds nus » est révolté par les actes de tortures que subissent les membres de la minorité religieuse dans les prisons chinoises. En effet, de nombreux pratiquant de Falun Gong sont arrêtés, puis torturés dans certaines prisons chinoises (comme celle de Masanjia). Ces tortures, dont de nombreux sévices sexuels, ont pour but de briser la résistance des adeptes et religieux de Falun Gong, afin de les forcer à renoncer à leur foi. Ces tortures ont notamment provoqué une instabilité mentale chez les victimes, des handicaps et parfois même, la mort. Gao Zhisheng recueille de multiples témoignages de ces persécutions carcérales à travers la Chine, et dénonce les sévices barbares dont sont victimes les prisonniers : viols collectif, tortures sexuelles à coups de matraques électriques, insertion de crin de cheval dans le pénis, ingestion forcée de sel en grande quantité, prélèvement d’organes, coups et humiliations… Selon Amnesty International certaines méthodes de tortures carcérales ne sont pas utilisées ailleurs qu’en Chine. La justice chinoise restant impassible face à cette accusation, Gao Zhisheng dénonce l’illégalité de ces pratiques dans trois lettres ouvertes adressées en 2005 à l’Assemblée nationale populaire chinoise et aux dirigeants chinois Hu Jintao et Wen Jiabao, respectivement le président ainsi que le premier ministre chinois de l’époque. Voici ci-dessous un extrait de la seconde lettre de Gao Zhisheng adressée à Hu Jintao et Wen Jiabao en décembre 2005. Suite à cette lettre, l’avocat chinois a été enlevé et torturé par la police chinoise.

« L’hiver à Changchun est extrêmement froid. Bien que « caché » dans une chambre où la plupart du temps il n’y a pas d’eau, mon sang bouillonne. Non du fait d’avoir à écrire une lettre ouverte à Hu et Wen, mais plutôt que pouvoir travailler pour le futur d’un des plus grands peuples du monde suffirait à faire bouillonner le sang de n’importe quel citoyen ordinaire. Le 18 octobre, avec un enthousiasme tout aussi bouillonnant, j’ai écrit une lettre ouverte à Hu Jintao et à Wen Jiabao, deux de mes compatriotes, invitant instamment leur gouvernement à « cesser de persécuter ceux qui croient en la liberté et à renouer avec le peuple chinois ». Le jour suivant, j’ai reçu chez moi des menaces téléphoniques non voilées. Trois jours plus tard, au moins 10 voitures de police et 20 policiers en civil ont commencé à encercler, surveiller, et suivre toute ma famille 24 heures sur 24. Quinze jours après avoir écrit la lettre, le Bureau judiciaire de Pékin a illégalement fermé mon cabinet d’avocats. La manière dont notre pays traite un citoyen qui fait ouvertement des suggestions est tout à fait regrettable. ».

En 2006, face à l’inaction du régime, il alerte la presse internationale et les associations étrangères pour dénoncer le déni des droits de l’homme en Chine. Il démissionne alors du Parti communiste et est arrêté une première fois et chassé de Pékin. Malgré de nombreuses mises en garde du régime et de ses proches, Gao Zhisheng n’a jamais cédé face au gouvernement chinois. Il préférait « mener une bonne lutte », plutôt que de se taire. Sa résidence était surveillée en permanence par une dizaine de policiers et les membres de sa famille ont été agressés par les forces de l’ordre. En août 2006, Gao Zhisheng est kidnappé et enlevé par des policiers chinois. Il décrit ainsi ces moments de torture glaçant :

«  Quatre hommes équipés d’aiguillons à électrochocs ont commencé à me frapper sur la tête et partout sur le corps. Je n’entendais rien d’autre que le bruit des coups et ma respiration angoissée. Je me tordais de douleur à terre, essayant de ramper pour m’éloigner. [L’un d’entre eux] m’a alors envoyé une décharge dans les parties génitales. Je les ai suppliés d’arrêter, ce qui a eu pour conséquence de les faire rire et de provoquer des tortures incroyables. […] J’ai senti la forte odeur d’urine nauséabonde. Mon visage, mon nez et mes cheveux empestaient. À l’évidence, mais je ne sais pas quand, quelqu’un m’avait uriné sur le visage et la tête. ».

A cet enlèvement font suite treize ans de chemin de croix pour Gao Zhisheng. Celui-ci n’a connu pendant ce laps de temps aucun jour de liberté. Il est d’abord incarcéré et humilié, notamment devant sa femme (Geng He) et ses deux enfants, puis placé en résidence surveillée. Pourtant ces tentatives du gouvernement chinois dans le but de briser sa résistance ne l’empêche de continuer activement sa lutte contre le régime en place. En 2016, alors qu’il était assigné à résidence, il découvre que l’Association du barreau américain refusait de publier le livre de Teng Biao, un de ses amis. Il écrit alors un article dans lequel il condamne toute organisation encline à céder au régime autoritaire chinoise. Cette ardeur et son engagement total pour les libertés individuelles lui vaudra par ailleurs plusieurs nomination au prix Nobel de la paix. En août 2017, Gao Zhisheng est à nouveau enlevé. Ce nouvel enlèvement de longue durée est toujours d’actualité puisqu’en septembre 2019, sa famille est sans nouvelle de lui depuis lors.

Sa famille et ses proches multiplient les recours aux organisations internationales (Amnesty International) pour tenter d’obtenir des nouvelles de Gao Zhisheng. Sa ténacité et son courage face à un gouvernement inflexible sont loués par nombre de ses amis. A l’image du roseau, Gao Zhisheng plie mais ne se rompt pas : « Lorsque Gao a enfin été revu en public, il avait l’air âgé et fragile. Il avait perdu presque toutes ses dents. En regardant sa photo, je ne pouvais m’arrêter de pleurer. Pourtant, chaque fois, après chaque enlèvement, chaque incarcération et chaque torture, Gao Zhisheng refusait de baisser les bras. » (Teng Biao, pour Amnesty International). Cet homme humain à la « force extraordinaire et à la détermination inébranlable » a toujours refuser d’abandonner son combat pour la dignité humaine, l’égalité et la liberté. Alors qu’aujourd’hui la Chine revendique, implacable, Hongkong et que le G7 s’est réuni à Biarritz, il semblerait pertinent de relancer le débat démocratique face au géant chinois.

Image à la Une : Dapd

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