Les dangers de la théorie de l’effondrement

Ces dernières années, face à l’intensification de la crise écologique au niveau mondial, de nombreuses théories ont vu le jour pour essayer d’en tirer des conclusions, pour essayer de comprendre vers quoi cette crise écologique nous mène. Celle qui a probablement le mieux tiré son épingle du jeu est la théorie de l’effondrement : de nombreux ouvrages ont été consacrés à ce sujet, les médias donnent un temps de parole croissant aux théoricien·nes de l’effondrement.

Avant toute chose, il est utile de rappeler que je vais parler ici de la théorie de l’effondrement dans son ensemble, dans ses présupposés philosophiques plus que dans ses très nombreuses déclinaisons que l’on pourrait constater en s’y penchant de plus près. Je vais donc ici davantage m’attacher à essayer de comprendre ce que la théorie de l’effondrement et son traitement fait faire aux acteurices sociaux·les plus que sur la théorie en elle-même.

La théorie de l’effondrement, pour résumer très brièvement et sans doute imparfaitement, part du postulat suivant : nous allons faire, ou faisons déjà face, à un effondrement global des systèmes sociaux, écologiques et économiques. Face à ce postulat, les penseureuses de cette théorie en tirent des conclusions variées : faire en sorte que l’effondrement soit le moins violent possible en préservant ce qui peut encore l’être, provoquer un effondrement plus rapide pour mieux renaître ensuite ou attendre que cet effondrement arrive sans rien faire, par exemple.

Et si, parmi les personnes à l’origine de cette théorie les avis divergent, le traitement qui en est fait médiatiquement est souvent moins nuancé. La présentation caricaturale de cette théorie, avançant que « de toute façon c’est perdu » est fréquente, et peut provoquer une saine colère quand on est un·e militant·e écologiste convaincu·e.

Tomothy Morton © Zulma

Vous vous en doutez, c’est pourquoi cet article me sert d’exutoire face à cette remarque que j’entends hélas de plus en plus dans le discours public et dans les discussions privées. Cette remarque est particulièrement agaçante en ce qu’elle manque de nuance. C’est ici un des dangers principaux de la théorie de l’effondrement ou, du moins, d’une mauvaise interprétation de celle-ci: provoquer une résignation inerte et coupable, une attente déprimante de la fin avant que « tout soit foutu ». Pourquoi ce mode de pensée est-il particulièrement néfaste ?

Premièrement, assez intuitivement et dans une approche assez égoïste de la question, la résignation inerte apporte rarement des bienfaits au niveau personnel, et risque même à terme de provoquer une sorte de déprime latente. C’est d’ailleurs un phénomène que j’observe de plus en plus chez certains de mes proches particulièrement conscientisés à la question et c’est quelque chose qui me gagne également par moments. Accepter que les choses vont de plus en plus mal est nécessaire pour ne pas se retrouver dans un état de désespoir et de frustration permanent, mais cela ne doit pas être la fin du processus. Cette acceptation doit, idéalement, servir à retrouver des énergies pour mener la lutte avec encore plus de vigueur. Nous reviendrons par la suite sur ce point.

En un second temps, il faut souligner que cette approche du « tout est foutu, à quoi bon, on verra bien » a le mérite d’être particulièrement occidentalo-centrée, et en ce sens très problématique. En effet, c’est maintenant bien connu : les premières personnes à souffrir du réchauffement climatique, de l’épuisement des ressources, de la pollution sont celles vivant déjà dans les endroits du monde où les conditions de vie sont les plus difficiles à cause de la pauvreté et des inégalités sociales. Le Maghreb et le Moyen Orient avec la désertification, l’Amérique du Sud avec la déforestation ou bien l’Asie du Sud-Est avec les inondations massives : chacun de ces endroits est amené à souffrir de plus en plus dans les années à venir. Les pays dits « occidentaux » rencontrent et rencontreront évidemment des difficultés importantes également, mais ils sont déjà mieux armés financièrement pour faire face et leur situation géographique les mets moins en péril. Attendre que ce soit « foutu » (encore faudrait-il définir où nous plaçons cette limite) en Europe aurait déjà causé d’immenses dégâts dans bon nombre d’endroits du globe, et ce probablement à cause du mode de consommation occidental. On ne peut pas, en tant que populations privilégiées, se soustraire à la responsabilité qui est la notre : si l’état du monde du vivant est préoccupant c’est principalement en raison du mode de vie capitaliste industriel qui a pris racine dans les pays occidentaux et de l’exploitation des ressources du monde entier de la part de ceux-ci. Quand on ose accuser les pays dits « sous-développés » de vouloir justement se « développer », il faut d’abord se demander : qui a voulu instaurer ce modèle comme référence, si ce n’est les hommes blancs cisgenres « occidentaux » ?

En faisant ce raisonnement, on ne peut pas se dire qu’il faut attendre la fin. Interpréter de cette façon la théorie de l’effondrement est non seulement dangereux pour nous mais avant tout pour des populations qui sont depuis des centaines d’années victimes de notre prétention à contrôler tous les peuples et toutes les ressources de la planète.

14 espèces animales disparues - DIAPORAMA
Rhinocéros noir d’Afrique disparu en 2011 DP

De plus, si ce raisonnement comporte en lui une variable inégalitaire entre les pays, on peut constater la même chose à l’intérieur d’un pays. Les populations qui s’en sortiront le mieux sont de toute évidence celles disposant de plus de ressources financières, et peuvent donc plus facilement avancer cet argument. Un SDF sera plus à la merci des éléments que quelqu’un vivant dans une solide maison à plusieurs millions d’euros.

De même, l’interprétation fataliste comporte un risque en ce qu’elle empêche l’action concrète. Si une certaine dose de peur peut s’avérer utile pour pousser à agir, elle devient paralysante lorsque toute perspective d’avenir est abolie. Elle peut finalement amener des réflexions laissant croire qu’il faut une « révolution immédiate sinon rien », et que les changements des modes de pensée et de consommation dominants ne peuvent se faire que « d’un coup d’un seul », par un renversement subi. Or, face à cette vision assez caricaturale, j’aimerais quand même préciser : une révolution est souhaitable. L’abolition du système capitaliste est plus que souhaitable. Mais cela ne doit pas empêcher d’avoir une vision à l’intérieur de ce système, et de mener le plus d’actions possible, qu’elles soient « petites » ou « grandes », dans celui-ci. Quoi qu’on en pense, consommer massivement de l’huile de palme aura obligatoirement des conséquences néfastes sur le monde du vivant, qu’on soit dans un système capitaliste ou pas. Quoi qu’on en pense, prendre l’avion dix fois par an polluera, utiliser sans raison le plastique de même, etc. etc. Si c’est bien le système capitaliste qui nous pousse à (sur)consommer de cette manière, on ne peut pas pour autant attendre la chute de celui-ci (activement ou passivement) sans essayer de préserver ce que l’on peut. Qu’on s’entende bien, dans le système actuel, et malgré le très beau greenwashing d’un nombre croissant d’Etats et d’entreprises, les humain·es causeront obligatoirement des dégâts. Il ne s’agit pas de se voiler la face sur cette réalité. Il s’agit davantage de « faire avec » tout en « faisant contre », ce qui peut sembler paradoxal mais qui prend tout son sens quand on pense à la manière dont on interagit avec le monde. Parce que se dire que le système finira par s’écrouler de lui-même sous le poids de ses propres contradictions n’est peut-être pas faux, mais personne est un·e devin·e et on ne peut pas compter sur ça pour espérer préserver le monde du vivant d’ici-là.

On en arrive donc au dernier argument que j’avais envie d’avancer face au fatalisme croissant en lien avec la théorie de l’effondrement. L’anthropocentrisme, dont on pourrait croire que le mouvement écologique serait exempté, est au contraire très prégnant dans ce genre de discours. En présentant cet effondrement comme une fatalité et en se disant « on verra bien », on se place automatiquement dans une perspective qui ne prend pas en compte le monde du vivant dans son ensemble, dont l’être humain n’est qu’une minuscule (bien qu’encombrante) partie. Encore une fois, de quel droit se permet-on de faire disparaître des milliers d’espèces simplement parce que n’avons pas la volonté d’inverser la tendance et de changer en profondeur notre société ? Même si on ne le voit pas au quotidien, on le sait : à cause de nous un nombre frappant d’êtres vivants disparaissent tous les jours. 100 espèces par jour, pour être plus précis. Alors comment on pourrait se dire qu’on doit laisser couler et voir ce qu’il en advient en attendant ? C’est oublier notre sensibilité d’êtres vivants, c’est perdre tout lien avec les autres vivants que d’avoir un tel raisonnement. Outre les vivants, on pourrait élargir notre raisonnement à ce qu’on caractérise de façon manichéenne comme « non-vivant » : les montagnes, les glaciers, les plages, les rochers.

nasa-2
Effondrement du glacier Aru © NASA

Finalement, percevoir cette théorie de l’effondrement comme une fatalité à venir arrange bien les gouvernant·es, et les puissant·es en général. Quand iels se décident à reconnaître la réalité du réchauffement climatique, elle leur fait trouver une excuse toute prête si leur politique ne marche pas. Ou alors, si l’on perçoit l’effondrement du capitalisme comme quelque chose de négatif, cela peut servir d’épouvantail pour le maintenir le plus longtemps possible, puisque ce qui pourrait venir ensuite est inconnu et potentiellement effrayant pour certain·es.

Il s’agit alors de renverser ce paradigme et de voir que derrière l’effondrement, qui est une réalité dans laquelle nous nous situons déjà et non un évènement futur, il peut y avoir des possibilités de réarrangement de la société et du monde du vivant. Il s’agit de permettre du mieux possible aujourd’hui, par une action consciente et engagée dans les limites de nos possibilités personnelles, les conditions de cette réorganisation.

Il s’agit, enfin, de ne pas blâmer personnellement les individus d’avoir peur. La réflexion que j’ai avancée ici est générale. Elle vise à faire réfléchir sur le côté problématique de la présentation de l’effondrement comme un phénomène face auquel on ne peut rien faire en tant que collectif et en tant qu’individus. L’incertitude dans laquelle on se trouve aujourd’hui peut faire très peur et peut sans aucun doute être paralysante. Je ne compte même pas le nombre de fois où j’ai eu envie de m’asseoir dans un coin, de pleurer, et de commencer à consommer du Coca, prendre l’avion tous les mois, ne plus aller en manif, ne plus m’engager dans des associations ou par mes écrits. J’en ai eu tant envie, et je ne dois pas être le seul, surtout quand on a l’impression que notre engagement ne porte pas ses fruits. Et il est important de dire que, pour l’instant, ce n’est pas le cas. Sinon, nous n’utiliserions pas toujours plus de ressources chaque année, les températures ne grimperaient pas à cette vitesse et les espèces ne disparaîtraient pas si vite.

C’est donc un changement de point de vue qui s’impose. Quitter l’anthropocentrisme et quitter l’occidentalo-centrisme sont des étapes fondamentales. Embrasser notre part d’ombre, savoir être pessimistes et pleurer quand c’est nécessaire, arrêter de penser l’écologie comme une course dans un champ est primordial autant que de voir notre interconnexion avec les autres vivants que nous connaissons si bien et si peu. Savoir percevoir ces nuances et affronter nos contradictions est probablement un des seuls moyens pour nous diriger vers d’autres voies que celle du fatalisme résigné.

Image à la Une : Les pompiers luttent contre un incendie à Sorriso, dans l’Etat brésilien du Mato Grosso, le 26 août 2019 ( Mato Grosso State Communication Department / Mayke TOSCANO )

Sources/pour aller plus loin :

100 espèces disparaissent chaque jour

La Pensée écologique, Timothy Morton

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