Bouche de Soie – épisode 1

C’était un de ces hommes d’affaires pressés, avec un peu d’embonpoint, qui n’avait jamais manqué de rien. Un poupon joufflu né avec une cuillère d’argent dans la bouche et qui n’avait eu à retenir qu’une phrase durant les dix premières années de sa vie : « Je veux. ». A l’image de tous les fils de bonne famille, on l’avait ensuite envoyé dans le meilleur pensionnat de Paris, afin qu’il « s’entoure bien ». Il avait suivi là-bas le même parcours glorieux que son père, avait fréquenté les mêmes soirées distinguées, avait rencontré comme lui sa femme à l’une de ces réceptions arrosées entre jeunes gens de bonnes familles.

Puis il avait endossé à merveille son rôle de jeune premier bien coiffé, au costume impeccable, au port de tête altier et aux manières mesurées. Les années passant, était venu le temps de la succession, le regard de son père, la poignée de main virile juste devant la banque pour le bonheur des photographes, l’œil humide de sa mère, si fière, si fière, au côté de sa bru qui portait dans ses bras le futur héritier d’une longue lignée de banquiers Collard.

Les années avaient ensuite passé, un deuxième petit garçon était venu agrandir la famille, au bonheur des grands-parents, ravis qu’il ressemble tant à son père. Rodolphe avait fait fructifier la banque, à la grande fierté de son père avec qui il parlait affaire tandis que sa mère et sa femme échangeaient sur la meilleure façon de coucher bébé. Les semaines étaient partagées entre la banque, où Rodolphe travaillait beaucoup (et souvent trop tard selon les dires de sa femme), les soirées mondaines, pendant lesquelles on laissait les enfants à une nurse, et les parties de golf entre associés le week-end, souvent terminées autour d’un whisky.

Ce régime avait peu à peu arrondi la silhouette auparavant si svelte et sportive de Rodolphe Collard. Sa réussite dans les affaires lui avait donné cette attitude nonchalante, et profondément arrogante, du propriétaire terrien auquel plus rien ne résiste. Toute personne l’ayant connu durant ses années d’études universitaires, aurait eu du mal à reconnaître sous les traits empâtés et les petits yeux porcins, le jeune homme ambitieux et athlétique qu’il avait été. A l’image de ses collègues, il aimait dorénavant se donner en spectacle dans de petites réceptions privées, organisées après la signature d’un contrat particulièrement juteux. N’étant pas en compagnie de sa femme Judith, il se laissait alors aller à fumer le cigare en jouant aux cartes, écoutant les yeux mi-clos les paroles suaves d’une des cocottes que l’on avait conviées pour l’occasion.

Il rentrait alors à une heure très avancée de la nuit, et se débarrassait auprès de son domestique, de ses vêtements encore imprégnés d’un parfum sucré et capiteux, auquel s’ajoutait parfois des gouttes de champagnes et quelques traces de rouge à lèvres. Après être passé dans chacune des chambres de ses deux fils, il se glissait alors dans l’immense lit à baldaquin recouvert de drap de soies mauves aux côtés de sa femme, endormie depuis longtemps, et dont la chemise de nuit écru dissimulait les stigmates de deux grossesses consécutives. Il restait toujours quelques minutes, couché sur le dos, les yeux rivés sur les moulures antiques du plafond blanc, songeant à la soirée écoulée et imaginant déjà la suivante. Il s’endormait ensuite d’un sommeil profond et sans rêves, avec encore dans la bouche le goût des cigares cubains offert par son associé de longue date, Louis Clavel.

         Le premier événement qui vint perturber cette routine minutieusement huilée, fut le rappel par son majordome, un matin du mois de mai, de l’anniversaire de sa femme alors qu’il partait au travail en effilant précipitamment sa redingote nettoyée de la veille.

         « – Oui, oui j’y penserai Henri, marmonna Rodolphe d’une voix endormie, merci de votre sollicitude, rappelez-le aux enfants qu’ils apprennent une comptine ou je ne sais quoi pour Judith elle sera contente !

– Bien sûr Monsieur. Souhaitez-vous également que je fasse livrer un bouquet pour Madame ?

-Non ça ira, je passerais chez Guittard moi-même en sortant de la banque. »

Un fin sourire étira les lèvres pincées du majordome à l’évocation de la boutique du petit fleuriste de la rue Verrerie. Il avait très précisément en tête le visage de poupée parsemé de tâches de rousseurs et encadré de cheveux auburn, qui expliquait cette soudaine attention de son employeur pour le cadeau de sa femme.

         « – Très bien Monsieur, dois-je appeler un traiteur ? Ou souhaitez-vous réservez vous-même un restaurant ?

-Faites donc, faites donc, vous la connaissez mieux que moi ! »

Lança dans un rire tonitruant le maître des lieux en claquant la porte du grand appartement haussmannien, sa canne à pommeau d’ivoire à la main. Le vieux majordome secoua la tête, un sourire aux lèvres, en ramassant les bibelots que cette sortie bruyante avait fait tomber de la petite table laquée située près de la porte.

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