Pour les Ornithorynques, « le théâtre doit être généreux »

La compagnie des Ornithorynques se lance dans une année de folie. Pour ses dix ans, elle se produira tous les mardis pendant dix mois sur les planches de l’Essaïon. L’occasion de revenir sur l’histoire d’une compagnie toujours pleine d’énergie.

Un Jean-Jacques Rousseau caché sous son large chapeau, un Scapin au nez allongé, deux bonnes légèrement hystériques… Les comédiens de la compagnie Ornithorynque n’ont pas peur de s’attaquer aux classiques. Loin de faire comme les autres, ils arpentent le paysage du théâtre comme on part à l’aventure. Sur le chemin, on croise Jean Genet, Daniel Pennac, ou encore Edmond Rostand. Au théâtre, mais aussi dans les lycées, les Ornithorynques se font les nouveaux raconteurs d’histoires de ces grands auteurs. Leur marque de fabrique ? Faire du théâtre un moment de complicité entre le spectateur et le comédien.

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François Lis dans Le Mauvais Passant © Cécile Le Couviour

L’ornithorynque, une petite bête bien étrange

Mais qui eut un jour cette idée de folle de projeter sur les planches ce drôle d’animal à bec de canard et queue de castor ? C’est du carnet de François Lis que cette étrange créature est sortie il y a déjà dix ans. Et aujourd’hui, la compagnie compte quatre comédiennes, cinq comédiens, et une quinzaine de spectacles joués partout en France.

C’est à l’âge de douze ans que François Lis découvre la passion de la scène. « Un nouvel élève dans ma classe faisait du théâtre. Il était venu avec des photos de lui, il portait des perruques, des costumes… ça m’avait impressionné ! » Le jeune François, aujourd’hui grand escogriffe d’1m91, s’en va alors trouver un certain François Héry. Ce professeur de théâtre pour adultes lui promet de créer une classe pour adolescents à une condition : qu’il trouve une dizaine de jeunes de son âge pour l’accompagner. Aussitôt dit, aussitôt fait : Pendant six ans, François joue, monte des spectacles, et s’initie au rôle de comédien. Sa scolarité en a d’ailleurs pris un coup « j’ai été obligé de mettre le théâtre entre parenthèses pendant trois mois à un moment donné. Ça ne m’a pas empêché d’avoir mon bac… mais bon je me suis bien empressé de tout oublier ensuite ! » raconte-t-il en riant. François suit ensuite les cours Michel Granvale avant de se lancer dans la ronde des représentations. Des Fourberies de Scapin au Misanthrope en passant par le Monte-Plat, il enchaîne rencontres, compagnies et idées théâtrales. Dans les années 1990, il tourne pour la 7 ou pour des publicités chocolat Lindt. « J’ai même joué avec Vanessa Paradis ! s’exclame-t-il. Bon je disais une phrase et j’ai fini coupé au montage. Ma vie c’est une tragédie. »

En 1997, François Lis rencontre Philippe Leroy. Ensemble, ils commencent à jouer dans les lycées. Et en 2009, la compagnie Ornithorynque voit le jour. Les spectacles affluent au programme de cette troupe néophyte : le Chandelier, la Dispute, le Mauvais Passant, puis Ruy Blas, Comme un roman ou encore Les Bonnes. « Ce qui est génial avec l’ornithorynque, c’est qu’il est vraiment à l’image de la compagnie. Ce ne sont que des gens qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Un peu comme si chacun était un des éléments de cet animal. Ils sont différents, mais ils jouent quand même ensemble. Pas toujours facile à gérer ! » s’esclaffe-t-il.

Alexandre Bidaud et François Lis dans Duo pour Dom Juan © Cécile Le Couviour

Il y a d’abord Alexandre Bidaud et Julia Regule rencontrés tous deux au Cours. « Alexandre, il est là depuis le départ. Il chante, il est drôle, il a une vraie sensibilité dans le jeu. Et Julia, c’est une Ferrari. Elle peut tout faire ! » Arrivent ensuite Stéphanie Wurtz, la metteuse en scène affectueusement surnommée Capucin avec sa « folie », Olivier Banse et sa « fraîcheur », Martin Verschaeve « même taille que moi mais en plus bordélique ! » Suivront Delphine, rencontrée au festival d’Avignon, « la raison de la troupe », Benjamin avec ses idées toutes neuves. La dernière en date ? Solann, la fille de François : « Je ne suis pas forcément objectif mais elle apporte vraiment quelque chose. Sa jeunesse, sa déconne, ses talents de chanteuse. » Cette année au programme, la compagnie a d’ailleurs rajouté Le roi Lear, une pièce où père et fille partagent les planches. « Pas toujours facile de jouer avec son père » sourit Solann. La jeune fille aux dents du bonheur ne regrette pourtant pas son entrée dans la compagnie. Elle n’a pas encore fini ses cours que la passion du théâtre l’agrippe déjà : « ça demande beaucoup d’énergie, c’est vrai. Mais je sais que je veux faire ça toute ma vie.

Des univers différents

« C’est ça la richesse de la compagnie ornithorynque, raconte Delphine. C’est une compagnie très dynamique, avec des comédiens d’univers complètement différents. C’est très enrichissant de bosser sur scène avec eux. » Delphine Guillaud, c’est ce petit bout de femme d’1m50 capable de jouer sur scène une enfant, un homme, une femme. Elle pétille, bondit, pleure, crie. Elle semble infatigable. Née d’une famille d’artistes, avec des parents comédiens, elle n’avait au départ pas prévu de suivre le chemin familial. « J’ai essayé de ne pas être comédienne, raconte-t-elle. J’avais commencé par suivre des études de cinéma mais j’étais malheureuse. Et je me suis dit que je ne pouvais pas mourir sans savoir si je pouvais être comédienne. J’ai commencé à prendre des cours à 21 ans… et finalement je suis toujours là ! » rit-elle. C’est en 2011 qu’elle rencontre les Ornithorynques. Au festival d’Avignon, elle leur propose d’adapter Marcel Aymé dont elle est l’ayant droit. Aujourd’hui, elle joue avec la compagnie. Au mois de septembre, elle partageait la scène avec François Lis pour Comme un roman.

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Olivier Banse et Delphine Guillaud dans Un vers de Cid © Claire Hoffmann

Ces différences qui font la richesse des spectacles, c’est également l’avis de Martin. Lui aussi arrive au théâtre « par hasard ». « J’étais réservé, je me suis dit que ça pourrait m’aider. Et oui, effectivement ça m’a aidé. Mais j’y ai trouvé plein d’autres choses qui m’ont donné envie de rester. » En 2016, il fait son entrée dans la compagnie. « J’aimais travailler avec des gens différents et avec les ornithorynques c’est vraiment très agréable. Il y a une super ambiance, et en même temps un travail très sérieux avec une mise en scène très précise. » Son expérience la plus inoubliable ? « La tournée à Haïti ! » répond-il aussitôt. « J’étais parti avec Olivier et Alexandre. C’est une expérience assez dingue, de savoir que le bout du monde t’appelle. On avait un public avec des codes culturels complètement différents, le but c’était aussi de s’adapter. C’était des conditions difficiles : les infrastructures sont abîmées, on passait facilement cinq heures en voiture pour aller jouer, on arrivait en retard…  Trente bornes là-bas, c’est comme 200 ici ! Mais bon c’était l’aventure ! »

Ce séjour à Haïti, Alexandre Bidaud en garde un souvenir légèrement moins reluisant. « Il a failli mourir ! » se souvient Julia dans un éclat de rire. Julia et Alexandre, c’est le premier duo repéré par François Lis il y a déjà dix ans. Tous deux étudiants au Cours, ils avaient suivi auparavant un parcours bien loin de l’univers de la comédie. Elle s’était lancée dans un bac scientifique, il avait travaillé dans l’horticulture et finissait des études de commerce international. « J’avais un prof qui proposait des ateliers de théâtre et qui montait des spectacles. J’ai mis un pied sur scène et je me suis dit que je voulais sentir cette liberté toute ma vie ! » Cette grande brune pleine de fougue a trouvé sa liberté au sein de la compagnie : « c’est un bonheur, cette troupe. On travaille énormément en confiance. Etre aussi libre, c’est quelque chose de rare. C’est incroyable. C’est ça qui fait la qualité des spectacles. » Alexandre confirme : « Cette indépendance nous permet de rester dans la compagnie tout en voguant un peu où on veut. Par exemple, je suis en train de monter Tom Sawyer avec ma compagne. Ce sera sûrement pour 2020 ! »

Stéphanie Wurst et Julia Regule dans Car Madame est bonne © Alain Defilipi

Avec les ornithorynques se pose un principe-clé de l’art théâtral : peu de comédiens pour beaucoup de personnages. Chacun d’eux a ainsi la possibilité de jouer plusieurs rôles. « Quand j’étais jeune, on m’a refusé le rôle principal dans les Fourberies de Scapin, se souvient François. Quelques années plus tard je me suis vengé. Dans Les trois fourbes rient de Scapin, on est trois à tenir le rôle ! » C’est là un des principes de la compagnie : la faculté à jouer n’importe quel rôle, quel que soit le sexe ou l’étoffe du personnage.  « Grâce à ça, j’ai pu tenir le rôle de Géronte ! » s’exclame Delphine.  Quant à François, c’est passer d’un personnage à un autre qui lui plait : « avoir la possibilité de jouer une femme hystérique dans les Bonnes, c’est dur mais c’est une chance incroyable ! »

 

 « Ne pas donner au spectateur ce qu’il attend »

Solann et François Lis dans Le Roi Lear © Delphine Guillaud

Autant le dire d’emblée, les ornithorynques ont une bonne dose d’humour à revendre. Dans les lycées ou sur les planches, on court, on s’assoit sur les genoux des spectateurs, on les interpelle, on se glisse à côté d’eux.  « Le but, c’est de les surprendre, raconte François Lis. Quand on arrive devant les lycéens, ils ont la tête de ceux qui s’ennuient déjà, qui n’ont pas envie d’être là. Ça donne une vraie direction à mon travail. J’essaie de construire des spectacles où j’embarque les gens qui n’ont pas envie d’être là à la base. C’est très formateur, ça implique d’aller chercher le spectateur, de le stimuler. » Cette envie d’aller à la rencontre du spectateur donne lieu à des moments loufoques où la règle des trois unités est complètement démantelée. Leur contact direct et généreux avec le public brise le quatrième mur pour le plaisir des acteurs comme des spectateurs. « On rencontre  de plus en plus d’élèves qui nous disent qu’ils pensaient s’ennuyer et qui se rendent compte que le théâtre, finalement, c’est pas si mal, raconte Delphine, amusée. Je me souviens notamment d’une représentation du Mauvais Passant. Il y avait un groupe de trois filles au premier rang qui auraient tout donné pour être ailleurs. Puis au fur et à mesure du spectacle, je les voyais se redresser, leur visage s’illuminer. A la fin, elles sont venues féliciter François ! »

Benjamin Bollen dans Fureur © Cécile le Couviour

Les adaptations de la compagnie n’enthousiasment pas que les lycéens. « Le travail de François et de la compagnie ornithorynque m’a permis de renouer avec certains classiques. Pour moi avant, les Bonnes de Genet, c’était pas vraiment mon truc ! » Benjamin Bollen rejoint la compagnie en 2010, d’abord pour doubler les personnages joués par Alexandre Bidaud. Né dans une famille de musiciens, il se sentait très tôt destiné pour le théâtre. Celui qui intègre le conservatoire d’art dramatique à dix ans ne lâchera ensuite plus les planches. Il va d’ailleurs jusqu’à donner des cours pour enfant à Lille : « L’objectif, c’était de monter le meilleur spectacle possible. Je voulais donner du théâtre la plus belle image possible aux enfants. » Suivront ensuite de nombreux spectacles comme Roméo et Juliette, mis en scène par Denis Llorca, ou Chat et Souris avec Jean-Luc Moreau, un spectacle dont il garde un souvenir mémorable : « Jouer à la Michodière, c’était un rêve de gosse ! On est partis en tournée pendant presque un an, même à la Réunion ! » Puis en parallèle à sa carrière dans le doublage, Benjamin se remet à travailler avec François. « L’envie de remonter sur scène me démangeait. J’avais trouvé un texte [Fureur de Victor Haïm NDLR] mais je me voyais mal mettre ça en scène tout seul. François Lis et Stéphanie Wurtz ont trouvé ça intéressant.  François m’a proposé de jouer sous l’égide de la compagnie et Stéphanie a accepté de le mettre en scène. Cette pièce m’a vraiment transformé tant que comédien. Et ça reflète bien le travail de François dans son travail : il a une telle passion, une telle générosité, qu’il est capable de se lancer dans des projets dans lesquels il n’a aucun intérêt financier ! Quant à Capucin, c’était vraiment une très belle rencontre. »

Ce lien avec le public donne parfois lieu à des situations burlesques. « Un jour un étudiant est venu sur la scène pendant qu’on était en train de jouer Le Chandelier, raconte Julia. Je ne savais pas trop quoi faire, donc j’ai choisi de l’ignorer. Il est resté un moment et a fini par s’en aller. Après la représentation, on a appris que cet élève était connu pour être violent. »

Cette règle du jeu, François Lis la conserve pour chacune de ses représentations. « L’important, c’est les histoires qu’on se raconte tout au long de notre vie. Je fais des adaptations parce que j’aime raconter les histoires des autres, en les remettant à ma sauce. » Secouer le spectateur, ne pas le laisser inactif, utiliser son énergie, c’est le leitmotiv de la compagnie. Il sourit : « le but, c’est de faire marrer les gens et tout de suite après les entraîner vers une émotion contradictoire. Ça permet de les impressionner au moment où j’aurais dû les perdre. Les apprivoiser, en quelques sortes. Tous les spectacles sont basés sur cette idée : ne pas donner au spectateur ce qu’il attend, ne pas le laisser respirer, le surprendre et, si possible, l’impressionner. »

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Martin Verschaeve et Julia Regule dans Cyrano 1897 © Delphine Guillaud

C’est avec beaucoup d’enthousiasme que la compagnie s’est lancée cette année dans ce festival. Dix mois, dix pièces. Au théâtre de l’Essaïon, on jouera Cyrano, Le roi Lear, Le Cid. L’occasion de faire connaître leur travail à tous, scolaires ou non. Si notre époque a fait augmenter notre besoin de rire, vous savez où vous rendre pour rencontrer des passionnés : « Je ne peux pas vivre sans le théâtre, avoue François. Embarquer les gens dans une histoire, c’est ça qui me fait vibrer. » Il conclut en souriant : « Jouer, c’est comme faire l’amour. Il faut une bonne dose de générosité et de bienveillance pour que l’énergie circule. »

Pour ne louper aucun des spectacles de la Compagnie Ornithorynque, rendez-vous sur leur page facebook  et leur site web !

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