Lubrizol : mais que fait la police ?

Dans la nuit du 25 au 26 septembre dernier un incendie dont l’origine reste encore inconnue s’est déclaré dans une usine Lubrizol située à 3km de Rouen, en Normandie. Le groupe fabrique notamment des additifs pour les huiles de moteur, pour les lubrifiants industriels et pour l’essence et le diesel et l’usine en question est classée Seveso. Elle est donc jugée à risque et son exploitation est soumise à l’autorisation d’un préfet.

Les faits

Au petit matin, plusieurs heures après le début de l’incendie, les riverains sont sommés de se confiner dans leurs domiciles, un exercice bien connu des élèves de la région puisque plusieurs gros centres industriels (au Havre par exemple) également classés Seveso y sont implantés. À l’occasion d’une prise de parole le 26 septembre, le préfet de Normandie Pierre-André Durand indique qu’il a été conseillé à la population de limiter les déplacements (crèches, écoles, collèges et lycées ont d’ailleurs été fermés à Rouen et dans douze communes alentours), mais son ton se veut rassurant et il indique que ce ne sont là que des mesures de précaution.

Tout va bien dans le meilleur des mondes

Oui, sauf que… Il semblerait que les discours calmes des autorités ne soient pas tout à fait honnêtes. Déjà, de nombreuses informations concernant des répercussions possibles sur les habitants et sur l’environnement ont été plus ou moins dissimulées. La potentielle pollution des eaux de la Seine due à la montée des bassins de rétentions n’a été qu’évoquée brièvement, alors qu’elle représente un danger bien réel. D’autre part, ce sont les témoignages des Rouennais qui alertent : difficultés respiratoires, odeur chimique persistante plus de cinq jours après l’incendie, eau marron voire noire à la sortie des robinetteries, pluie poisseuse… le tableau est loin d’être aussi idyllique qu’il n’y paraît. Pourtant, quand on recherche sur Internet, aucune trace d’une intervention présidentielle sur le sujet. Dans un premier temps, seul le ministre de l’intérieur Christophe Castaner s’est rendu sur place, mais sa prise de parole ne concerne que l’incendie en lui-même, et rien n’est dit quant aux conséquences humaines, sociales et environnementales sur les courts, moyens et longs termes. Par la suite, au soir du lundi 30 octobre, c’est le premier ministre Edouard Philippe qui s’est rendu en Normandie, lui aussi porteur d’un discours policé. La ministre de la Transition écologique et solidaire Elisabeth Borne a quant à elle indiqué que les mesures-test effectuées n’avaient montré aucune trace de polluants dans l’air.

Edouard Philippe, à Rouen. LOU BENOIST / AFP

Y a-t-il un pilote dans l’avion ?

Le président de la République Emmanuel Macron n’a pas encore pris la parole sur l’événement, et c’est la que le bas blesse notamment car la veille de la catastrophe, le 24 septembre, il s’exprimait au Nations Unies en ces termes : «Nous ne sommes pas au rendez-vous des objectifs qui sont les nôtres en matière de réchauffement climatique». On est donc en droit de se demander pourquoi des actes ne suivent pas ces paroles pourtant prometteuses. Notons également que la population locale se sent délaissée, désinformée, et que ces reproches ont déjà été faits par le mouvement des Gilets Jaunes au représentant de l’exécutif… Ne pas répondre à des interrogations légitimes risquerait d’entacher une image déjà dégradée par les événements de cette année.

Des habitants inquiets et laissés dans l’incertitude

Alors que de nombreux Rouennais se plaignent de maux de têtes et s’inquiètent pour leur santé, le flou dans lequel ils sont laissés n’arrange rien à une situation déjà bien anxiogène. Depuis jeudi, deux collectifs citoyens ont vu le jour sur Facebook, dans une tentative de faire entendre leurs revendications. D’autant plus que la liste des produits chimiques ayant brûlé dans l’incendie a été publiée le mardi 1e octobre et le constat est accablant : ce sont plus de 5000 substances qui se sont évacuées dans les fumées. Une manifestation a rassemblé quelques 2000 personnes au cri de « Lubrizol coupable, l’Etat complice ». Une semaine après la catastrophe, le journaliste Hugo Clément publie une série de tweets dans lesquels il indique, vidéos et photos à l’appuie, avoir trouvé de l’amiante dans du fibro-ciment retombé sur le sol après l’incendie.

Et maintenant ?

L’inaction du gouvernement, l’incertitude des habitants, l’absence d’une mobilisation de grande ampleur sont autant de problèmes qui se posent à l’heure où les contextes socio-économique et environnemental sont en tensions et en mutations. Les tentatives pour rassurer les riverains et la population française semblent vaines et traduisent peut-être un épuisement de ce type de manœuvre politique. La prise de conscience de sa propre santé se fait de plus en plus importante et, avec elle, la volonté d’une transparence sans faille. Catastrophe écologique et sanitaire, le cas Lubrizol marquerait-il l’entrée dans une ère nouvelle d’intransigeance absolue à l’égard des grands groupes et du corps étatique ? En tout cas, il suscite de l’intérêt de la part de la société et pose de nombreuses questions sur la gestion des risques en France, ce que le Libé des géographes se propose de mettre en valeur. Affaire à suivre…

Pour aller plus loin

La classification Seveso
Le Libé des géographes
Le compte Twitter de Hugo Clément

Image de couverture : Incendie Lubrizol à Rouen : un épais nuage de fumée se dégage vers le Nord de la ville. / © France Télévisions

Cet article a été écrit dans le cadre de nos « analyses du week end ». Chaque lundi, nous vous proposons de choisir entre 3 sujets sur nos réseaux sociaux. Le sujet qui récolte le plus de votes est traité par un de nos journalistes au cours du week end.

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