Bouche de Soie -épisode 2

         A peine Rodolphe Collard était-il arrivé en bas de l’immeuble, que son fiacre s’arrêta devant la porte. Après avoir indiqué, d’un signe de main dédaigneux qui signifiait « Comme d’habitude », sa destination à son cocher, le banquier s’affala en soufflant comme un bœuf sur la banquette carmin, lapant l’air pour reprendre son souffle et se donner une contenance en arrivant à la banque. Après dix minutes de trajet, le cocher fit arrêter la voiture, Rodolphe en descendit et se dirigea vers l’entrée de la banque, dont la façade était surmontée par ces lettres dorées : « Banque Collard & Clavel ». Il traversa le hall d’un pas décidé sous le regarde servile de ses employés, et, après avoir pris l’ascenseur, il s’enferma dans son bureau du quatrième étage pour y travailler jusqu’à 18 heures.

Lorsque Rodolphe sortit du grand édifice de pierre blanche qui lui servait de lieu de travail, la journée touchait à sa fin. La plupart de ses employés avaient déjà déserté leurs postes et les rues, encore animées dans la douceur du soir, se vidaient peu à peu de leurs badauds. Il remonta lourdement dans son fiacre et indiqua au cocher l’adresse de la boutique de Guittard, avant de fermer les yeux quelques instants, se laissant bercer par le bruit des sabots sur les pavés. C’est la toux discrète de son cocher qui le réveilla brusquement, juste devant la petite boutique coquette, dont l’enseigne, d’un noir luisant, indiquait le nom de son propriétaire.

« Merci Germain » grommela-t-il, en essuyant avec son mouchoir de soie l’ensemble de son visage qui, de plus en plus souvent en ce début d’été, se couvrait d’une pellicule de sueur. Puis, s’ébrouant, il sortit pesamment du fiacre, le sourire aux lèvres, songeant déjà aux « charmes floraux » qu’il allait retrouver dans la boutique de Guittard.

A peine le son cristallin de la clochette avait-il retentit dans l’échoppe, qu’un minuscule italien accouru, son sourire immaculé tranchant sur sa peau mate.

« – Bonjour, Monsieur Collard ! Quel plaisir de vous voir ici !, s’exclama le petit fleuriste en roulant délicieusement les r, Que pouvons-nous faire pour vous venir en aide ?

-Je cherche un bouquet pour ma femme, c’est pour son anniversaire voyez-vous, déclara Rodolphe, cherchant déjà des yeux la jeune assistante de Guittard.

-Oh, je vois, c’est donc pour une grande occasion !, lui répondit avec entrain le petit italien qui avait depuis longtemps remarqué le manège du banquier, Eh bien tenez, voilà justement Gabrielle qui va vous montrer nos compositions florales ! » lança Guittard tout en se dirigeant vers l’arrière-boutique, en désignant une jeune fille à la peau extrêmement pâle qui venait de faire irruption dans la pièce.

Laissé seule avec la vendeuse, Rodolphe marqua un temps d’arrêt, face à cette créature longiligne aux grands bleus et aux pommettes saillantes, qui était à l’exact opposé de l’employée habituelle de la boutique.

         « – Je… Excusez-moi mais Julie n’est pas là ? bafouilla le banquier, que le regard perçant de celle que Guittard avait appelée Gabrielle commençait à mettre mal à l’aise.

-Non malheureusement, elle a démissionné il y a quelques jours, et Monsieur Guittard a souhaité que je la remplace, susurra la jeune femme d’un ton mielleux en s’approchant de Rodolphe d’un pas souple. Mais j’ai cru comprendre qu’il vous fallait une composition florale c’est cela ?

-Euh oui, oui pour ma femme, déclara de plus en plus mal à l’aise Rodolphe.

-Très bien ! S’exclama-t-elle en tournant brusquement les talons, ses cheveux noirs jais fouettant le visage du banquier, et charriant dans un même temps un parfum inédit qui charma Rodolphe. Alors qu’avons-nous là… Un « panier exotique ». Votre femme aime-t-elle les fleurs exotiques Monsieur… ?

-Monsieur Collard. » asséna avec un sourire presque carnassier la jeune femme.

Décontenancé par l’attitude inhabituelle de la petite fleuriste, et, pour la première fois de sa vie, intimidé par une femme, Rodolphe balbutia :

         « – Je pensais plutôt à une bouquet champêtre, avec des roses, des fleurs blanches…

-Ah, votre femme est amatrices des choses « simples », déclara Gabrielle en fronçant le nez à l’énonciation du mot « simple », Je vois. Que diriez de cette belle composition intitulée « Promenade à Chambord » ? »

La jeune femme tenait à bout de bras un gigantesque bouquet, bordé de marguerites et parsemé de quelques fleurs de pissenlits, au milieu duquel trônait une dizaine de roses rouges, qui formaient comme une tache de sang sur un linceul. Rodolphe ne parvenait pas à détacher ses yeux de ceux de la jeune femme et les baissa à regret sur la composition au nom si « simple ».

         « – Cela me paraît parfait, déclara-t-il instantanément en relevant la tête vers la jeune femme, en prenant le temps toutefois de détailler sa silhouette élancée à la peau si translucide.

-Très bien Monsieur Collard, je vois que vous êtes un homme qui prend rapidement des décisions, dit-elle en gloussant d’un petit rire aigue, presque hystérique.

-Oh, vous savez cela doit surement venir de mon métier… Je suis banquier, alors prendre des décisions rapidement voyez-vous… Je connais ! Déclara Rodolphe en se redressant, trop content de pouvoir aborder l’un de ses sujets de conversation favori.

-Quelle charge de travail cela doit-être banquier…, murmura la jeune femme du bout de ses lèvres, d’un rouge presque violent sur sa peau si blanche.

-Certes c’est un travail colossal… Mais qui implique de bons moments quand il est terminé, acheva Rodolphe, qui, la surprise passée, reprenait peu à peu contenance et adoptait dorénavant un ton plus graveleux.

-Je n’en doute pas, assura avec la même voix doucereuse la jolie fleuriste, qui s’était dirigée vers la caisse du magasin et commençait à emballer la composition dans une montagne de papier rose et de rubans crèmes. Vous désiriez autre chose ?

-Non je vous remercie Mademoiselle…

-Gabrielle Richard. » l’interrompit en rejetant sa longue chevelure noire la jeune femme.

(à suivre)

Image à la Une ® Andrés Nieto Porras 

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