Le rôle de l’auteur selon Albert Camus : « le refus de mentir sur ce que l’on sait »

Le 10 décembre 1957, Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son oeuvre, notamment pour deux de ses romans, L’étranger et La peste, et un essai philosophique sur l’absurdité de la condition humaine, Le mythe de Sisyphe. C’est l’occasion pour lui de livrer sa définition du rôle de l’écrivain au coeur de la société. Un discours qui rappelle l’importance de s’engager afin de préserver un monde vivable.

« Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir — le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression. Pendant plus de vingt ans d’une histoire démentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon âge, dans les convulsions du temps, j’ai été soutenu ainsi par le sentiment obscur qu’écrire était aujourd’hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait à ne pas écrire seulement. Il m’obligeait particulièrement à porter, tel que j’étais et selon mes forces, avec tous ceux qui vivaient la même histoire, le malheur et l’espérance que nous partagions. (…) Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. »

Il serait vain et prétentieux de revenir sur les mots d’un amoureux des lettres tel qu’Albert Camus. Il n’empêche que plus de soixante ans après, ses paroles résonnent encore comme si elles venaient d’être prononcées. Ne pas mentir sur ce que l’on sait et résister à l’oppression. Témoigner. S’entraider. Contribuer aux bienfaits de notre société. C’est ce que nous visons à travers Combat. Certes, à notre échelle, mais avec une volonté qui dépasse toute notion d’expérience ou de maturité. Nos écrits seront ce qu’il restera de notre monde. Autant le décrire tel qu’il est et ne pas hésiter à dénoncer ce qui pourrait le détruire à jamais.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s