Bouche de Soie – Episode 3

Le reste du temps passé dans la boutique, sembla presque irréel à Rodolphe. Le retour même de Guittard lui apparut comme dans un rêve. Chacun de ses mouvements lui semblait infiniment lent et pataud, comme ceux d’une mouche prisonnière d’un ruban de glu. Seul s’imposait dans son esprit le regard bleu et perçant de cette fameuse Gabrielle, dont le sourire révélait par intermittence des dents légèrement pointue et aiguisée comme celles d’un fauve. Le seul élément qui interrompit la rêverie de Rodolphe fut le claquement de la porte de son appartement, un long frisson lui parcouru alors l’échine et il ouvrit la bouche pour inspirer une grande bouffée d’air dans un réflexe instinctif semblable à celui d’un noyé. Il eut à peine le temps de poser sur le guéridon le bouquet prévu pour sa femme que son plus jeune fils, échappant à l’étreinte de sa mère qui tentait désespérément de lui retirer son petit veston, se jeta dans ses bras. Après la série d’embrassades d’usages et une fois que les cris du petit garçon se furent éloignés, Rodolphe embrassa distraitement sa femme et lui tendit, mal à l’aise, l’imposant bouquet qui lui semblait maintenant bien terne.

Si Judith fut déçue elle n’en montra rien, elle huma le délicat parfum des roses et s’extasia devant la fraicheur de l’imposante corolle des marguerites. Elle héla ensuite le majordome et fit apporter un vase dans lequel elle arrangea elle-même les fleurs car :

« – Vous comprenez Nestor, ce n’est pas que vous faites mal, mais ces fleurs ont besoin de la délicatesse d’une femme pour s’épanouir. Sinon comment voulez-vous qu’elles se conservent plus de deux jours ?! ».

Ces quelques gestes quotidiens et cette remarque si banale, énoncée sur un ton guilleret par sa femme, suffirent à soulager Rodolphe de l’impression d’étouffement qui c’était emparé de lui depuis qu’il avait quitté la boutique de Guittard.

Il inspira une grande bouffée d’air, la première depuis son départ de la rue Verrerie, et détailla la silhouette ronde et maternelle de sa femme, à l’exact opposé de celle, longiligne et aiguisée comme une lame, de la jeune fleuriste. Un sentiment de profond bien-être s’épanouit alors en lui. Le parfum à l’arrière-goût métallique de Gabrielle Richard était peu à peu remplacé par l’odeur vanillée et florale de sa femme, une odeur qui rappela à Rodolphe celle de la grande demeure provençale que ses parents possédaient dans le sud de la France. Alors que sa femme continuait de réajuster méticuleusement chaque pétale ayant l’audace de sortir du rang, Rodolphe se sentit submergé par une impression de sécurité et une douce chaleur se propagea dans chacun de ces membres à la simple vue des gestes délicats de Judith.

Guidé d’une soudaine inspiration, il s’approcha d’elle, qui arrangeait désormais les plis du napperon autour du grand vase de porcelaine fine contenant le bouquet, et la pris par la taille – chose qu’il ne faisait plus depuis la naissance de leur deuxième fils – et la fit pivoter vers lui, puis lui murmura d’un ton suave à l’oreille :

         « – Va te préparer pour sortir ma chérie, j’ai une surprise pour toi.

Judith gloussa et s’exclama :

-Parce que ce n’était pas assez des fleurs ? Cela fait bien longtemps que tu ne me fais pas autant de cérémonies pour mon anniversaire… Qu’as-tu donc à te faire pardonner ?

-Le simple fait de ne pas être plus souvent à tes côtés afin de profiter de ta délicieuse présence. » Rétorqua Rodolphe d’une voix légèrement tremblante en l’embrassant délicatement sur le front.

Judith fut prise d’un léger rire, et voyant son mari la regarder d’un air toujours aussi sérieux, esquissa quelques pas en direction de leur chambre à coucher, puis revint :

         « – Mais et les enfants ? Je n’ai pas prévenu la nurse pour ce soir…

Le majordome glissa quelques mots à l’oreille de Rodolphe à propos du traiteur qui arrivait dans dix minutes, mais celui-ci l’écarta brusquement et s’exclama :

-Voyons Judith ! Nestor peut bien s’arranger ! Tu m’avais parlé de cette cousine qui habitait rue des Tuileries, elle sera sûrement ravie de les accueillir, Voyant la moue hésitante de sa femme il insista : Va donc te préparer je m’occupe de tout. » dit-il en martelant le mot « tout ».

Devant cette soudaine démonstration d’affection de son mari, Judith, quelque peu décontenancée, finit par quitter la pièce et appela la femme de chambre afin de l’aider à choisir sa tenue. La porte à peine claquée, Rodolphe se tourna vers le majordome et, prévenant toute réflexion, déclara très vite :

         « – Réservez moi une table au Champs d’oiseaux et annulez le traiteur… Je ne veux rien savoir, annulez-le ! Hurla-t-il devant la vaine tentative de protestation du majordome, Et occupez-vous des enfants pour ce soir Nestor, je veux que Judith ai l’esprit tranquille. »

Rasséréné par cette longue tirade, Rodolphe repris son souffle tandis que le majordome, le visage contrit, quitta la pièce d’un pas raide. Il se rendit ensuite dans la chambre de ses fils et leur promis à chacun une paire de jumelle après leur avoir arraché la promesse d’être « bien sages avec Elsa et Nestor ».

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