La Tempête

Sous le ciel gris de Paris, quartier de la Goutte d’Or, des enfants jouent à la guerre entre les voitures mal garées. L’un imagine une épée grandiose en brandissant une vieille brindille, un autre dresse deux doigts en fusil et le pointe vers le ciel. « Pan ! Pan ! » hurle-t-il en lorgnant du coin de l’œil le pistolet en plastique arboré par son camarade.

A des kilomètres de là, le ciel est plus brumeux encore. C’est que la fumée des tirs se mêle à la poussière du ciel. Ici, dans ce recoin amer de la Syrie, les armes ne sont plus factices. Le nom de ses quartiers a des résonnances pleines d’inquiétudes. Quelques jeunes filles soulèvent des kalachnikovs plus lourdes qu’elles. Depuis quelques jours, elles sont devenues les idoles des gros titres occidentaux. A l’autre bout du monde, elles sont glorifiées, élevées au rang d’héroïnes de guerre, des « sœurs combattantes ». Personnages de roman d’aventure bien plus que de la réalité. Qu’est-ce que cela peut leur faire, de se retrouver à la tête d’un journal dont elles ne connaissent pas même la langue ? Qu’est-ce que cela peut leur faire, ces photos d’elles cheveux au vent, des visages sans nom, quand elles ne pensent qu’à une chose : rester en vie. Encore un jour. Peut-être plus.

Le vacarme de ces derniers jours a au moins servi à nous montrer une chose : dans ce monde pénétré d’instabilité, le destin de l’humanité tient à bien peu de choses. Ubu Roi retire ses pions, un moustachu sanguinaire avance les siens, et voilà tout un peuple jeté dans une nouvelle guerre sans fin. A l’heure où nous parlons, on apprend que les forces turques viennent de conquérir la ville frontalière de Tal Abyad. En à peine trois jours, la Turquie aura abattu plus de 150 personnes et provoqué l’exode de plus de 130 000 Kurdes. En occident, les images défraient les journaux. Français, Britanniques, Espagnols, lancent leurs envolées presque lyriques et leurs photographies iconiques. Sur le papier, le génocide est presque grandiose. Côté historique ou passion théâtrale ? L’horreur, sous l’oppression des images et l’art de la plume, passerait presque inaperçue. Elle est trop présente, partout à en devenir banale, pour laisser de l’espace à l’action. La question pourtant est importante : il s’agit de savoir si nous pourrons encore attendre les bras croisés, ou parvenir à secouer le monde.

Nous serions tentés de considérer atteint le sommet de l’inhumanité, de la sauvagerie tribale. Ce serait faire la même erreur que nos dirigeants inconscients. Sacrifier l’histoire sur l’autel du cynisme. En ordonnant le retrait des forces spéciales américaines et livrant de fait les miliciens kurdes des YPG à l’armée turque, les Etats-Unis font preuve d’une lâcheté lourde de conséquences. La Turquie de Recep Tayyip Erdogan quant à elle se voit le champ libre pour perpétuer une guerre déjà embourbée depuis des années. Après huit ans de conflit, une lutte instable contre la menace turque, une situation humanitaire catastrophique, la région semble destinée à rester encore à feu et à sang pendant longtemps. Depuis le temps qu’on voulait briser ces « terroristes ». Et pourquoi se priver ? Pendant que les troupes turques marchent sur la zone contrôlée par les forces kurdes, Donald Trump se contente de qualifier l’offensive de « mauvaise idée » et le Conseil Européen de « condamner » la Turquie en lui demandant d’arrêter son action unilatérale.

Décidément, l’Histoire n’a pas fini de se répéter. Face à une telle situation, la notion de destin (ne parlons pas tout de suite de fatalisme) prend de plus en plus de consistance. Cette attaque turque sous couvert de protéger son territoire, l’inaction occidentale, le soudain isolationnisme américain, nous ramènent malheureusement au crépuscule des années 1930. Du côté américain, la leçon aussi est loin d’être retenue. « Ce que tu casses, tu le payes » prévenait Colin Powell à George W.Bush avant l’invasion de l’Irak. Reste savoir quand et comment les Etats-Unis devront payer une politique étrangère aussi néfaste mêlés à des excuses gonflées de ridicules (ne l’oublions pas : « les Kurdes ne nous ont pas aidé pendant le débarquement en Normandie. » Entre la bouffonnerie et la politique, il n’y a parfois qu’un pas.)

Quant au peuple kurde, l’abandon est le fil rouge de son Histoire. Nous avons pourtant été bien heureux de les trouver lorsque, en 2013, l’occident pantouflard les envoyait plein de gratitudes contrer les troupes islamistes. Pendant plus de cinq ans, ce plus grand peuple sans Etat a été en ligne de mire dans la région. Supposer qu’ils n’ont joué aucun rôle dans la lutte contre Daesh, dont la victoire dans la région est subvenue il y a peu, serait faire preuve d’une amnésie douteuse. Ceux considérés hier comme des héros face au terrorisme islamiste sont aujourd’hui combattus comme une menace toute aussi dangereuse abandonnée à l’appétit féroce de la Turquie.

Aujourd’hui, l’Occident fait face à un dilemme lourd de conséquences. Le premier choix serait de se satisfaire de n’être pas coupable, « innocent du sang des justes ». Condamnation européenne de l’offensive turque, saisine du Conseil de Sécurité de l’ONU, dénonciation sur les réseaux sociaux, pourraient leur paraître suffisantes. La Turquie pourrait à tout moment ouvrir les digues de l’immigration : il s’agirait d’être prudents. De toute manière, même Erdogan en rie : « Ceux qui pensent pouvoir nous contraindre à reculer avec ces menaces se trompent » a-t-il déclaré. Ou alors, il serait intéressant de faire preuve d’un peu plus de conscience. L’agression turque pourrait bien mener à de nombreuses guerres futures. Si les puissances internationales décident d’unir leurs boucliers, peut-être est-il encore temps d’arrêter ce massacre. « On se fatigue de voir la bêtise triompher sans combat. »

En 1945, Albert Camus écrivait : « Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison. » Moins d’un siècle plus tard, existe-t-il encore quelque part un combat pour la paix ?

 

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