Marie Dosé-« Nous sommes en train de fabriquer les attentats de demain. »

 

L’offensive turque qui a lieu dans le nord de la Syrie depuis six jours a entrainé, selon les autorités kurdes, la fuite de 800 djihadistes ou familles de djihadistes (dont une grande partie de femmes). Parmi eux, on retrouve des femmes et enfants français suivis par Marie Dosé, avocate pénaliste au barreau de Paris, qui mène un réel combat pour leur rapatriement. Si elle appelle ce lundi sur Europe 1 notamment au rapatriement de toute urgence des femmes et enfants français, c’est parce que leur dispersion dans une Syrie en proie aux offensives militaires d’Erdogan et de Bachar El Assad aboutira nécessairement à la reconstruction de l‘Etat Islamique.

C’est donc dans ce contexte d’urgence que j’ai pu interviewer l’avocate Marie Dosé afin de mieux comprendre cette situation d’urgence et surtout l’inaction du gouvernement français : si on continue sur cette voie, ces familles iront grossir les rangs de l’E.I et la France aura ainsi participé à la résurgence de l’E.I.

Si Marie Dosé ne cesse de se battre pour ces familles, c’est qu’il s’agit surtout pour elle d’un combat juridique, d’un combat pour sauvegarder les valeurs républicaines de la France. Emmanuel Macron déclarait que « la France est une Nation qui n’abandonne jamais ses enfants ». Or, Maître Dosé constate que cette assertion semble s’appliquer à certains enfants de la Nation, mais pas à d’autres, induisant par là-même une déchéance de nationalité de fait. Elle lutte ainsi contre une forme de discrimination, un fait du prince, qui fait que certains enfants pourraient être sauvés du pire quand d’autres périssent dans des camps parce que la France refuse de les rapatrier. De plus, le droit international doit trouver à s’appliquer, et tout particulièrement les conventions internationales dont la France est signataire telles que la convention internationale des droits de l’enfant ou la convention contre la torture des Nations Unis : « La France viole toutes ces conventions et ces femmes sont en détention arbitraire, c’est-à-dire détenues sans droit de titre. Elles ne sont pas judiciarisées en Syrie ou au Kurdistan syrien mais en France et seulement en France : elles sont toutes sous le coup de mandats d’arrêt internationaux en France et nulle part ailleurs.»

Mais le droit international a bien du mal à être respecté et à s’imposer, notamment dans cette période d’offensive turque où l’impuissance des Etats et de l’Union Européenne à faire entendre raison à Erdogan semble à son comble. Les Kurdes, abandonnés par la coalition internationale et l’Union Européenne, ont été contraints de choisir « le pire allié » en la personne de Bachar Al Assad, « plutôt que le génocide ».

Mais que veulent ces femmes exactement et quels est leur état d’esprit ? Toujours selon Marie Dosé, toutes celles qu’elle défend, et donc une quarantaine, veulent rentrer en France. Certaines lui ont même assuré qu’elles préféraient mourir plutôt que de « retourner au sein l’Etat Islamique ». Elles craignent surtout de voir leurs enfants se radicaliser là-bas et être transformés en enfants soldats : « On est en train de refaire l’histoire qui nous a conduit là où nous sommes aujourd’hui. Sans intervention de la part de la France, ces enfants vont grandir dans un environnement qui risque de les encourager à la violence et il sera très rapidement trop tard. Les sauver de leurs terribles conditions de vie, de l’Etat Islamique qui leur tend les bras, des bombardements qui ont lieu en ce moment même à quelques mètres des tentes dans lesquelles ils sont terrés. Mais les sauver aussi, pour certains,de leurs mères les plus radicalisées et les placer dans des structures adaptées pour qu’ils puissent grandir dans des conditions décentes. » Il s’agit d’une urgence humanitaire et sécuritaire. Ces enfants sont innocents et n’ont pas à payer le prix de la faute de leurs parents. Et ces femmes doivent être rapatriées en France pour que l’on puisse enfin les expertiser, les connaître, les comprendre, et maîtriser le risque que certaines d’entre elles représentent». Aujourd’hui plus encore qu’hier puisque une dizaine de femmes et une vingtaine d’enfants français ont été contraintes de quitter le camp d’Aïn Issa suite aux bombardements et à une émeute à l’intérieur du camp. Elles et leurs enfants ont, en moins de quarante-huit heures, étaient récupérés pour certains par l’Etat Islamique  et par des milices syriennes qui ont commencé à rançonner leurs familles en France pour d’autres. Comment ne pas songer à ce stade aux velléités du chef de l’Etat Islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, qui appelait il y a quelques semaines encore ses partisans à « venir chercher les femmes et les enfants dans les camps kurdes pour les rapatrier dans l’Etat Islamique ».

Il va être de plus en plus compliqué d’expliquer à ces femmes qu’elles ont eu raison de choisir les valeurs républicaines et de tourner le dos à l’Etat Islamique en se rendant aux Kurdes et en demandant leur rapatriement en France alors que leur pays « laisse mourir ces enfants depuis deux ans. On est en train de renforcer un processus de radicalisation et de fabriquer les attentats de demain » en agissant comme Daesh l’escomptait, et donc en transformant ces femmes et ces enfants en martyrs pour mieux nourrir le discours salafiste et djihadiste là-bas comme ici. Face à cette inaction de l’Etat français, Marie Dosé a porté plainte contre Jean-Yves Le Drian pour omission de porter secours devant la Cour de Justice de la République. Mais le ministre reste intransigeant sur la question du rapatriement des familles syriennes, et persiste à poursuivre son entreprise de sous-traitance judiciaire en se rendant une nouvelle fois en Irak dans le dessein de livrer nos ressortissants majeurs et mineurs à cette justice irakienne qui condamne à mort chaque accusé qui lui est livré en quelques minutes d’un simulacre de procès. Pourtant, comme Marie Dosé le souligne : « le Droit est avec nous. » En effet, la commission internationale des droits de l’Homme, le défenseur des droits, le haut commissariat des droits de l’homme des nations unies, et le haut commissariat des droits de l’homme du conseil de l’Europe ont tous exhorté la France à rapatrier ces femmes et ces enfants. Marie Dosé a également saisi la cour de justice de la République, a porté plainte auprès du comité international des droits de l’enfant, du comité contre la torture des nations unies, et de la cour européenne des droits de l’Homme. Des magistrats instructeurs sont par ailleurs saisis de plaintes avec constitution de parties civiles des chefs de détention arbitraires et de séquestrations.

Mais l’urgence de la situation se heurte à la lenteur de la justice nationale et internationale, et lorsque toutes ces procédures auront enfin été examinées, le pire sera probablement arrivé.

Le nœud du problème reste surtout l’opinion publique qui, par crainte de nouveaux attentats, refuse d’envisager le retour de ces femmes en France. C’est pourtant le non-rapatriement de ces femmes qui est un risque pour la France. Les attentats de 2015 ont été fomentés là-bas, et pas en France. L’Etat Islamique est né là-bas, et pas en France. Et ces femmes ne sont judiciarisées nulle part sauf en France. Elles peuvent rejoindre dans quelques jours l’Etat Islamique ou d’autres groupuscules terroristes, contraintes et forcées. « Mieux vaut les juger et les condamner en France plutôt que de les voir se disperser » assurait Edouard Philippe le 30 janvier 2019, avant la publication d’un sondage révélant que les Français ne voulaient pas de ces retours. Et puis, au-delà du registre sécuritaire, l’impératif humanitaire s’impose : « Plus le temps passe, plus ces enfants souffrent. Un enfant de douze ans est mort il y a quinze jours. Ils sont tous extrêmement carencés, ont vécu la guerre et la famine à Baghouz avant de se retrouver dans ces camps. Certains sont arrivés blessés et ne sont pas soignés, tous souffrent de dysenterie. Je les vois grandir et je garde l’image de cette petite fille qui, à un an, pèse à peine 4 kg et que la France refuse de rapatrier. »

Les Etats Unis, la Russie, la Tchétchénie, le Kurdistan, et le Kosovo ont rapatrié tous leurs ressortissants. Avant l’attaque d’Erdogan, la Suisse et l’Australie s’apprêtaient également à mettre en place des opérations de rapatriements.

Alors qu’attendons-nous pour rapatrier nous aussi ces enfants ? Il y a certes eu quelques rapatriements en début d’année qui n’a concerné que dix-sept enfants sur plus de deux-cent cinquante. C’est la politique du cas par cas assumé par le gouvernement que Marie Dosé préfère appeler « la politique du fait du prince ». Les critères de choix restent en effet complètement inconnus. « Il ne faut pas oublier que l’enfant est avant tout une victime de guerre. » Ils sont traumatisés par les avions et les bombardements, sont malnutris et déshydratés, et sont tous profondément carencés… Mais ils ont aussi « une capacité de reconstruction extraordinaire. » Il n’est donc pas trop tard pour eux, mais « plus le temps passe, plus cela va être compliqué », s’inquiète l’avocate.

La France est en train de regarder ces enfants, on peut même dire ses enfants, mourir à cause du choix de leurs parents. Ce choix est une infraction, un crime ou un délit en fonction des circonstances dans lesquelles les parents de ces enfants ont rejoint la Syrie. Et cette infraction doit être sanctionnée en France, en toute légalité, dans le cadre de procès équitables. La justice antiterroriste française est tout sauf laxiste, et le récent procès de la tentative d’attentat de Notre Dame de Paris en est un parfait exemple. Ces femmes et ces enfants doivent rentrer en France, parce qu’en jugeant ces mères et en sauvant nos enfants, c’est nous et nos valeurs que nous sauvons.

Image à la Une : L’avocate Marie Dosé, à la Cour d’Assises de Créteil, le 26 juin 2018. © AFP/Eric FEFERBERG

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