Bouche de Soie – Episode 4

Quelques minutes plus tard, sa femme apparut dans l’embrasure de la porte du salon, le teint rosi par les crèmes et onguents coûteux que Rodolphe voyait s’entasser sur la jolie commode de bois blanc de leur chambre à coucher. Elle avait les cheveux relevés dans un chignon élégant, ne laissant retomber que quelques mèches délicatement bouclées, encadrant son visage et ses yeux noisette. Sa silhouette, élargie par l’âge, avait toutefois conservé une allure élégante, rehaussée par la longue robe de satin violine, dont le tissu, parsemé de rubans blancs lui donnait une allure de pâtisserie crémeuse, servie dans les salons de thés parisiens. Pour la première fois depuis de longues années, Rodolphe regarda sa femme avec un œil neuf, ou tout simplement avec cette naïveté du premier regard transi d’amour.  Cette candeur, que des années de mariage avaient fini par gommer, au profit d’une indifférence presque totale, pour tous ces gestes affectueux accomplis comme une sorte de rituel.

Le reste de la soirée se passa à l’image de cet instant de fascination presque irréel de Rodolphe Collard pour sa femme. Contrairement à son habitude, il ne la quitta pas une seule fois des yeux, délaissant les jeunes serveuses du restaurant pour redécouvrir chacune de ses fossettes, ainsi que les rides nouvelles apparues aux coins de ses grands yeux bruns. Il l’écouta attentivement, parler de choses et d’autres, d’autant de banalités qu’il était, de nouveau, avide de connaître. Ils rentrèrent quelque peu éméchés à une heure tardive, riant comme des étudiants et se couchèrent, pouffant toujours, dans leur grand lit qui abrita leurs ébats d’une nuit.

Cette étrange soirée, ainsi que la matinée des plus banales qui suivit, avaient fait oublier à Rodolphe sa rencontre de la veille avec la jeune fleuriste de la rue Verrerie. Ce n’est que lorsque sa secrétaire vint lui demander s’il attendait une certaine Mademoiselle Richard, que la mémoire lui revint brusquement, et avec elle, le souvenir de la sensation d’étouffement qu’il avait éprouvée alors. N’osant interrompre les pensées de son employeur, la petite secrétaire attendait patiemment  que celui-ci lui donne l’ordre de la faire entrer ou non. Constatant cela, Rodolphe lui fit un brusque signe de main, signifiant qu’elle pouvait laisser venir la mystérieuse visiteuse. La secrétaire s’effaça alors, laissant paraître la silhouette féline et svelte de Gabrielle, qui, débarrassée de l’uniforme de la fleuristerie, arborait une jolie robe crème pourvue de dentelles, qui semblait très coûteuse et laissait deviner son cou, d’un blanc immaculé. Le contraste avec sa chevelure noire de jais, ramenée en un chignon bas, et sa bouche pulpeuse, d’un rouge sang, en était encore plus violent. Un frisson secoua tout entier Rodolphe Collard, sans qu’il puisse toutefois détacher son regard des deux yeux bleus qui le transperçaient, alors que la jeune femme traversait la pièce d’un pas souple, comme une bête fondant lentement sur sa proie qu’elle sait totalement démunie. Sans y être invitée, elle prit place sur un des deux sièges de cuir réservés aux visiteurs et le rapprocha imperceptiblement du bureau de Rodolphe avant de lui offrir le sourire carnassier dont elle avait le secret. Déglutissant bruyamment Rodolphe balbutia :

« – Vous avez une bien jolie robe pour une… fleuriste.

La jeune femme éclata d’un rire cristallin, rejetant en arrière sa tête et exposant ainsi son cou à la peau translucide au banquier, qui, loin d’apprécier la manœuvre, se rencogna au fond de son siège.

-Vous êtes décidément un homme surprenant Monsieur Collard, susurra-t-elle en minaudant.

-Qu’est-ce qui vous amène ici ? L’interrompit brusquement Rodolphe d’un ton presque méprisant. Je suppose que vous ne venez pas faire un important dépôt…

Le regard de la jeune femme se durcit brusquement et un rictus contracta sa bouche, si vite, que Rodolphe pensa avoir rêvé. Toutefois le sourire de Gabrielle était moins mielleux après cette intervention.

-Eh bien non pas exactement, je viens plutôt requérir votre aide. En effet, ajouta – t – elle précipitamment devant l’expression indignée de son interlocuteur, Guittard va fermer boutique et je…

Pour la première fois depuis le début de l’entretien Rodolphe marqua une franche surprise :

-Guittard ?? Mais c’est un des fleuristes les plus réputés de Paris et ses affaires tournent très bien, j’en sais quelque chose, c’est un très bon client de la banque.

L’attitude de la jeune femme n’avait plus rien de celle, prédatrice, qu’elle arborait jusqu’alors, ces épaules s’étaient affaissées et elle semblait au bord des larmes :

-Il m’a presque jetée hors de la boutique hier soir et il était très agité depuis quelques jours… Je pense qu’il devient fou. Souffla-t-elle en se penchant vers Rodolphe, si près, que son parfum lui emplit les narines.

Celui-ci faillit lui rétorquer qu’avec une employée pareille, il comprenait l’agitation du fleuriste, mais, devant la réelle détresse que tout son corps dégageait, il oublia instantanément toute la peur qu’il avait pu éprouver pour cette fille qui lui paraissait à présent si fragile.

-Cela ne m’éclaircit toujours pas sur les motifs de votre venue, Mademoiselle Richard, rajouta plus doucement Rodolphe, qui avait repris le ton affairé et quelque peu dédaigneux propre à son rôle de banquier.

Cette dernière s’était redressée après avoir tamponné discrètement ses grands yeux dans un mouchoir de soie blanche, qu’elle avait remis dans son petit sac crème assorti à sa tenue.

-Eh bien, connaissant votre position, des plus influentes, dans cette banque et disposant de quelques connaissances administratives je désirerais rejoindre votre établissement en tant qu’assistante, ou tout autre poste où je pourrais me rendre utile. Déclara-t-elle très vite avec des sanglots dans la voix.

Rodolphe esquissa un sourire libidineux après cette affirmation. Il avait repris une posture plus assurée et se tenait à présent droit, les bras écartés de chaque côté de son large bureau de chêne clair. Il fronça les sourcils et fit mine de réfléchir, tandis qu’il regardait du coin de l’œil la petite fleuriste qui se tordait nerveusement les mains, et faisait mine de vérifier si les plis de sa robe tombaient de façon harmonieuse autour d’elle. Alors que l’imposant banquier savourait ce moment de domination puérile – toute pensée pour sa femme Judith écartée – un éclair de joie malsaine traversa le visage de Gabrielle et étira ses lèvres à l’apparence si douces. Ses doigts, aux ongles anormalement longs et pointus pour une fleuriste, se crispèrent sur sa robe, comme les serres d’un vautour.

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