Bouche de Soie – Episode 5

Rodolphe redressa brusquement la tête, et, affichant une expression faussement contrariée qu’il réservait à certains de ces clients, déclara :

« – Je n’ai en ce moment besoin de personne à la banque. Toutefois vous pourriez m’assister plus personnellement dans la gestion de mes courriers… Vous n’avez rien contre quelques heures supplémentaires ?

-Non bien sûr Monsieur Collard. Déclara la jeune femme, qui avait repris un visage lisse et une expression de sincère dévotion.

-Vous pourriez ainsi vous occuper des enfants au départ de la nurse. Cela rassurerait ma femme voyez-vous, glissa-t-il avec un clin d’œil.

-Je vois très bien Monsieur Collard. » répondit Gabrielle avec un petit rire.

Rodolphe, satisfait d’avoir si rapidement conclu cette affaire, bomba son torse gras, engoncé dans une chemise de flanelle blanche, et frappa du plat de sa large main aux doigts boudinés, le plateau de chêne de son bureau. Puis il se leva, et, sans se départir de son sourire, contourna le bureau afin de raccompagner sa nouvelle et charmante assistante à la porte. Celle-ci s’était levée, et accepta en minaudant la main que lui tendait son nouvel employeur. Arrivé devant la porte à double battants qui marquait l’entrée de son grand bureau tapissé de lambris, Rodolphe fit brusquement pivoter la jeune fleuriste, créant ainsi une proximité entre leurs deux corps, dont l’un était aussi svelte et souple, que l’autre était épais et potelé. Il déclara alors d’une voix sourde, penché en direction du cou de Gabrielle :

         « – Je passerais vous chercher demain à six heures en sortant de la banque pour vous présenter aux enfants et vous expliquer en quoi consistera votre tâche… »

Loin d’esquisser un mouvement de recul, la jeune femme acquiesça, la tête inclinée, une expression doucereuse fixée sur le visage. Rodolphe, qui n’avait d’yeux que pour son délicat décolleté de dentelle, ne remarqua pas l’expression gourmande de la petite fleuriste dont la langue rose passa délicatement sur ses lèvres, le regard fixé sur la nuque porcine du banquier. Celui-ci poursuivi, laissant glisser une main sur la taille mince de son interlocutrice :

« – Pourriez-vous donc me fournir votre adresse que je l’indique à mon cocher ?

-Bien évidemment Monsieur Collard, voici ma carte. » Répondit Gabrielle, dont le visage avait repris une apparence douce et réservée.

Rodolphe se saisit du petit carton brun sur lequel était inscrit d’une écriture déliée « Gabrielle Richard, 35 rue de l’Odéon – 6ème étage, Paris » et le fourra dans la poche de sa redingote noire. Après avoir frappé discrètement à l’aide d’une poignée cuivrée l’imposant battant d’ébène, signalant à sa secrétaire que l’entretien était terminé, il fut contraint, à regret, de s’écarter de la jeune femme pour la laisser partir. Alors qu’elle tournait les talons, Rodolphe lança d’une voix forte :

         « – Au revoir Mademoiselle Richard, et n’oubliez pas : six heures tapantes ! »

Avec un signe de tête cette dernière acquiesça, lui jetant un dernier regard langoureux de ces yeux bleus clairs ; Rodolphe referma alors le lourd battant de bois sombre, et afficha un air béat durant le reste de l’après-midi. A six heures trente, il rangea en sifflotant l’un de ces dossiers les plus « problématique », qu’il tendit à sa secrétaire en sortant de son bureau, lorsqu’il vit son visage se décomposer face à l’épaisseur de la chemise orange, il éclata d’un grand rire et déclara avec un signe de main désinvolte :

         « – Voyons Maryse ne soyez pas sotte vous vous occuperez de ce dossier demain matin ! Rentrez donc chez vous ! »

Sous le regard déconcerté de la petite secrétaire, Rodolphe emprunta l’ascenseur en sifflotant et sorti de la banque d’un pas alerte. Il salua le portier d’un ton joyeux – chose qu’il ne faisait jamais – et héla son cocher qui l’attendait à sa place habituelle, fumant une cigarette, qu’il jeta d’un air coupable en voyant arriver la silhouette massive de son employeur. A sa grande surprise, ce dernier rit devant ce petit manège et s’écria :

         « – Vous aurez le temps de priser une fois à la maison Jules ! Je demanderais à Nestor de vous donner un peu de tabac ! »

Après cette étonnante tirade qui laissa le cocher abasourdi, Rodolphe grimpa dans le fiacre, en claquant fermement la portière, et lança le signe du départ. Se laissant aller dans le dossier moelleux de sa voiture, il ferma les yeux, les deux mains posées sur son ventre rebondi et se mit à imaginer la soirée du lendemain en compagnie de la jeune et délicieuse Gabrielle. Il s’assurerait ce soir que sa femme Judith allait bien –  comme chaque semaine – prendre une collation chez la Comtesse de Mainteron, son amie de longue date, et que Nestor emmènerait ses deux fils visiter leurs grands-parents, rue du Bourg, jusqu’à une heure tardive. Rasséréné sur l’issue de sa soirée du lendemain, Rodolphe Collard soupira d’aise, se félicitant de s’être si finement imposé face à cette jeune femme, de prime abord si prédatrice. Alors que Jules faisait ralentir les chevaux à l’approche du grand et cossu bâtiment où il vivait, Rodolphe inspira les résidus du délicat parfum, légèrement métallique, que sa proximité avec la petite fleuriste avait laissé sur sa redingote, puis il sortit du fiacre et entra dans le grand immeuble haussmannien.

         Le majordome eu à peine le temps d’ouvrir la porte de l’appartement, que Rodolphe fit une entrée fracassante, appelant ses fils qui lui sautèrent tous deux dans les bras et avec lesquels il fit mine de lutter pendant quelques instants. Surprise par tant de vacarme, Judith s’approcha à petits pas et sourit devant le spectacle attendrissant offert par son mari. Celui-ci, reposant à terre les deux petits garçons l’attrapa par la main et la fit tournoyer sur l’air d’une valse imaginaire dans le grand hall d’entrée, manquant de renverser le vase contenant la composition achetée deux jours plus tôt chez Guittard. Riant jusqu’aux larmes, Judith s’écarta, surprise par tant d’affection de la part de son mari ; Si elle s’en étonna, elle n’y chercha aucune explications et tout deux passèrent la soirée à échanger des plaisanteries de bon ton, accompagnées d’anecdotes racontées par leurs deux fils.

Alors que Judith s’apprêtait à éteindre la petite lampe de leur chambre, Rodolphe lui demanda d’un ton désinvolte :

« – Dis-moi ma chérie, est-il est toujours question de cette petite collation demain soir chez Mme de Mainteron ?

Légèrement étonnée par le soudain intérêt de son mari pour le devenir de ces soirées, Judith répondit :

-Oui bien sûr, comme chaque jeudi. Tu souhaites te joindre à nous ? demanda-t-elle pleine d’espoir.

-Je crains d’avoir encore beaucoup de travail à la banque… Mais je pourrais vous rejoindre plus tard afin que nous dînions tous ensemble, qu’en dis-tu ?

-Ce serait merveilleux, et cela ferait plaisir à Louise j’en suis sûre !

-Fort bien ! Je vous rejoindrai aux environs dix heures après être passé par la maison pour me changer. » Déclara Rodolphe avec un sourire devant le visage si heureux de sa femme.

Celle-ci se blottit contre lui après avoir éteint la petite lampe de porcelaine colorée, et tous deux s’endormir rapidement, chacun à sa joie d’être au lendemain.

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