Catherine Hélène Sintès, une mère effacée

Cette nouvelle a gagné le deuxième prix de la nouvelle biographique Françoise Chandernagor en 2017

Les seules dates que l’on connaissait d’elle était hier. Hier ou aujourd’hui. Quelque chose de flou, d’incertain, de discret surtout, à l’image de son existence. Les dates de sa mort qui, au fond, n’était pas tellement sa mort à elle. Seulement celle d’un personnage à qui l’auteur avait emprunté son nom le temps de quelques lignes. Il ne savait pas alors que ces quelques lignes la refléteraient pour toujours aux yeux du monde entier.

Le 5 novembre 1882, Catherine Hélène Sintès est née. Ni le 4, ni le 6, sa naissance, elle, est bien certaine. La première chose qu’elle vit fut le soleil aveuglant de Birkhadem. Un éclat violent, et pourtant tellement sublime ; comme une pluie de larmes rougeoyantes qui fondait sur elle et l’habillait d’un halo lumineux. Et puis, aussitôt après, il y avait eu ce bruit. Une détonation plutôt. Quelque chose de caverneux que devaient envier les Furies de l’autre côté du Tartare, quelque chose de profond. Un hurlement blessant qui lui sifflait aux oreilles comme les chuintements des balles.

On avait mis du temps à comprendre que c’était le bruit du silence, et qu’il n’y avait rien pour réussir à le faire taire. Mais le diagnostic du médecin avait été formel ; elle était née pour ne jamais rien entendre. Et toute sa vie, elle allait devoir vivre avec cette absence au fond de sa tête, un peu comme on vit en portant le deuil de quelqu’un qui n’aurait jamais existé.

De son enfance, il ne lui restait que des successions d’images infinies, un peu comme lorsque l’on fait défiler de vieilles photographies jaunies aux dîners de famille. Elle se souvenait de la maison, petite et croulante, où courait une odeur de fumée âcre de viande séchée. La porte était toujours grande ouverte chez les Sintès, à cause de cette poignée qui avait cédé et que l’on n’avait jamais eu le temps de remettre en place. Alors parfois le soir, pour chasser les moustiques, sa mère mettait un rideau devant la porte, un vieux chiffon froissé tâché de sauce rouge. Elle disait que ça l’embêtait, les moustiques, que ça l’empêchait de dormir la nuit, à cause du bruit. Catherine ne savait pas ; elle ne pouvait pas les entendre, les moustiques.

Elle avait oublié depuis longtemps les fragrances insouciantes de l’école. Elle l’avait très peu connue d’ailleurs. Tout ce dont elle se souvenait, c’était de ces longues rangées de tables, interminables, comme les bancs trop durs des églises où on la trainait le dimanche. Elle avait peut-être vaguement en tête la silhouette confuse de l’institutrice, droite comme un pic devant le tableau noir et sale, puis qui parlait sans cesse, encore et encore. Elle voyait ses lèvres s’agiter dans tous les sens, s’ouvrir grand comme pour avaler les mouches, puis se refermer goulument, faire des mimiques, se secouer même ; et à voir cette bouche comme ça qui s’ébrouait sans cesse, elle en avait la migraine. Elle ne comprenait pas ; les mots, sur cette bouche énorme et sautillante, étaient illisibles. Puis il y avait eu ce jour, inoubliable comme un jour de guerre. L’horreur avait commencé avec ces grandes lèvres qui s’agitaient devant elle, et qu’elle ne comprenait toujours pas, et de ces cinquante pairs d’yeux au moins qui la fixaient comme des poignards prêts à l’assaut. Elle était restée muette, à ne pas savoir quoi répondre. Muette et sourde. Alors les lèvres s’étaient rapprochées de plus en plus ; elles s’agitaient de plus en plus vite, de plus en plus fort et, de près, elle s’était aperçue qu’elles étaient violacées à force de tant frapper l’une contre l’autre. La bouche postillonnait ; elle avait crié lorsque le crachat l’avait atteint au front. La main, celle de la bouche, l’avait saisie par le poignet. Elle s’en souvenait bien, de ce moment-là. Elle avait gardé pendant longtemps une marque bleue autour de son bras trop maigre. Et la main l’avait traînée sur le sol infini de la classe, avec la bouche qui vociférait encore, et Catherine pleurait à la sensation du bois qui lui égratignait le corps. Puis, seule dans son coin, elle avait pleuré de joie de ne pas avoir pu entendre les mots haineux qu’on avait pu lui crier.

On ne l’avait plus jamais emmenée à l’école. Catherine savait bien que c’était à cause de ce jour-là. Sa mère était devenue blême lorsqu’elle était rentrée pour la dernière fois. Elle espérait tellement que sa maladie passe inaperçue. Maladie, c’était elle qui le disait. Catherine n’était pas d’accord. Quelquefois, il lui arrivait même de remercier les anges dans ses prières de ne pas savoir entendre. Elle les remerciait de la tenir loin des débats politiques qui causaient tant de batailles, des moustiques, de la maîtresse, des voitures, du nourrisson des voisins qui hurlaient toute la nuit. Il n’y avait qu’avec sa mère que la maladie ne fonctionnait pas.

De sa mère par contre, elle se souvenait de tout. C’était une grande femme sèche, avec des cheveux coupés courts, comme celui d’un homme, et des grands yeux gris, puissants comme l’acier, qui menaçaient de vous couper en deux toutes les fois qu’elle vous regardait. Elle avait toujours cette même tunique noire qui lui tombait sur tout le corps, sûrement pour cacher son corps saillant, et, lorsqu’elle avançait ainsi habillée, le front haut et la main toujours levée, elle ressemblait à ces anguilles luisantes qui s’enroulent autour des jambes des enfants pour les effrayer dans le ruisseau d’à côté. Elle se souvenait des gifles qui lui cinglaient les joues toutes les fois qu’elle parlait à table, des doigts squelettiques qui la prenaient par les épaules et la secouaient dans tous les sens. Puis de la violence qui perçait derrière sa bouche et où elle devinait des mots injustes et pleins d’orgueil. Parfois même, elle lui attrapait rudement la main et la plaçait sur ses lèvres afin de mieux lui faire comprendre. Et contre ses doigts tremblants, elle sentait sa peau brûler jusqu’à la chaire. Depuis toujours, ce visage-là avait été celui de son bourreau. Elle la voyait dans ses cauchemars les plus terribles, dans ses peurs les plus insensées. Son cœur parvenait même à entendre son pas lorsqu’elle rentrait à la maison, et elle courait alors se cacher derrière les robes étendues pour ne pas croiser son regard. Puis la nuit, alors que tout le monde dormait, elle se penchait en frissonnant sur le visage de son tyran. Même dans le noir, le sommeil lui laissait les traits vainqueurs de la domination, de l’injustice, et d’une tristesse inébranlable. Et elle observait cette femme effrayante comme on observe un serpent endormi, rêvant parfois qu’elle tirait un couteau de sa ceinture pour le lui planter dans le cœur.

A 18 ans, on l’avait placée à l’usine. On en avait assez qu’elle longe sans cesse les rues de la ville sans rien faire d’autre que fredonner des chansons qu’elle n’entendait même pas. Elle n’était pas seule, pourtant. Son silence grandissait avec elle, et il lui semblait qu’il l’écoutait comme l’aurait fait un frère ou un ami imaginaire. Mais elle était là, petite et maigre, un bonnet sauvagement enfoncé sur le crâne, à trier le tabac dans ce vieux hangar sombre tout plein d’hommes qui la dévisageaient. Alors, pour ne pas s’ennuyer, elle pensait à ces livres qu’elle apercevait parfois dans les mains des gens de son âge. Et elle imaginait parfois que ces livres-là étaient les siens, et qu’elle était le plus grand écrivain au monde.

C’était à peu près à cette époque qu’elle avait rencontré Lucien. A cette époque, il était caviste à Chebaïta Mokhtar, pour un riche négociant de vin. Ils s’étaient mariés rapidement, quelques jours seulement après s’être rencontrés. Elle en était folle. Folle de ses grands yeux noirs pleins de tendresse, folle de ses mains si douces qui écartaient les cheveux de son front quand elle levait ses yeux vers lui, folle de ses mots tendres qu’elle percevait sous ses doigts à chaque fois qu’il lui parlait. Il était devenu sa liberté, sa délivrance. Elle avait même cru que son cœur allait s’envoler lorsqu’il l’avait entraîné loin  de sa mère, loin de tout. Ils avaient des projets. Ils voulaient être heureux.

C’était en octobre que Lucien reçut la balle en pleine tête. En octobre 1917, pendant cette guerre que tout le monde détestait. Catherine aussi l’avait détestée. Et surtout, elle l’avait détestée de l’avoir laissée seule au monde, avec ces trois enfants si jeunes, dont un sourd-muet. Cette balle qui avait décidé d’accélérer sa vie pourtant devenue si paisible. Il avait fallu retourner chez sa mère. Elle l’attendait sur le palier de la maison de Belcourt, avec son air hautain et triomphant, et elle n’avait pu s’empêcher de la comparer à Hérode à l’arrivée du Christ.

Et les jours filaient ; les années se décousaient à une vitesse alarmante sur la toile de sa vie. Heureusement, il y avait Albert. C’était dans ses yeux seulement qu’elle piochait sa joie de vivre. Ses yeux qui riaient même lorsque sa grand-mère, folle de rage devant son bonheur, le tirait par les cheveux à le faire crier de douleur. C’était avec lui qu’elle allait marcher pieds-nus sur le sable chaud et rouge des rues d’Alger. Pourtant, il avait dû partir, lui aussi. A cause de ce professeur français qui disait qu’il était un génie et qu’il devait aller en France pour devenir un grand écrivain. Alors, pendant qu’il n’était pas là, elle fouillait dans ses affaires comme une enfant, tournant les pages de ses livres avec délicatesse et se comparant jalousement à cette Maria dont les photos traînaient dans chacun de ses tiroirs. Elle était soulagée de la trouver moins jolie qu’elle. Puis Albert rentrait. Il ne lui parlait pas de la France. Seulement qu’elle lui avait manqué. Il l’embrassait. Et il repartait encore.

Puis vint un jour où il ne revient plus. C’était en janvier. Il paraît qu’en France, le sable est blanc à cette saison-là.

Le silence partit avant elle. Ce jour de juin 1960, alors que le soleil déclinait de l’autre côté de la ville, elle eut le temps d’entendre un oiseau chanter avant de fermer les yeux.

 

Image : Catherine SINTES, mère d’Albert CAMUS,
regardant un portrait de son fils DR

 

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