Sébastien Spitzer – “Un écrivain a au moins mille cordes à ses doigts”

« Freddy, son brave Freddy. Il a beau venir d’un autre ventre que le sien, Charlotte sent tout de lui. Elle devinait sa tristesse quand un homme débarquait. Sa fierté de rapporter des pilules parce qu’elle était en manque. Son dépit lorsqu’il rentrait bredouille et qu’elle manquait de lait. Elle aurait tant voulu lui offrir une jeunesse. De la gaieté. De quoi vivre plus léger. Mais ses mélancolies lui pourrissent l’existence. Et ces hommes, tous ces hommes, ont achevé de sucer le peu de vie qu’il lui restait. »

Certains romans contiennent tout un monde glissé entre leurs pages. Un monde palpitant, fiévreux, plus réel encore que celui qui nous entoure. On y sentirait presque les corps déchaînés nous bousculer, les passions s’essouffler, les fumées de la ville bruler à nos narines. Certains romans portent l’épaisseur de la vie.

Le cœur battant du monde fait partie de ces romans qui vous happent dès les premiers mots. Comme pour son premier livre, Ces rêves que l’on piétine, Sébastien Spitzer vient arracher de l’ombre les anecdotes méconnues du passé pour les élever au rang de la grande Histoire. Si son roman précédent s’inspirait du personnage de Magda Goebbels, sur la terrible toile de fond des crimes nazis, c’est à une autre époque, et à des kilomètres de là, que s’inscrit sa nouvelle épopée.

1851. Londres fume. La révolution industrielle a jeté pêle-mêle dans ses rues la misère, l’insurrection et la mort. Poussée par la famine qui sévit dans son pays, Charlotte fuit l’Irlande pour regagner la capitale britannique. Elle y débarque pleine d’espoir, la poche vide et le crâne rasé. Agressée dès son arrivée dans la ville, elle est recueillie par un certain Docteur Malte qui pratique les avortements en secret. Devant l’état de la jeune femme, il est contraint de lui retirer l’enfant qu’elle porte… pour lui en « donner » un autre. Freddy, ce nouveau-né recueilli par Charlotte, n’est autre que le fils illégitime de Karl Marx, fruit d’une nuit d’amour avec la bonne de celui-ci. Pour lui, Charlotte va tout quitter. Décidée d’élever cet enfant comme s’il venait de son propre ventre, elle va fuir, voler, se prostituer afin qu’il puisse continuer à vivre. Et tandis que son mystérieux père, petit à petit, se fait un nom, Freddy va prendre les armes pour sa révolution.

La plume de Sébastien Spitzer nous emporte dans une fresque historique à couper le souffle. On entendrait la voix des opprimés résonner à travers des mots toujours justes, les grouillements sorti tout droit des entrailles de Londres, des vies bouleversées qui se croisent et se heurtent.  C’est une histoire aux échos frissonnants portée par une écriture forte, poignante et des personnages bouleversants.

« Il y aura des promesses, beaucoup de promesses, quelques hausses de salaire, de quoi donner aux travailleurs l’illusion que la vie est belle, que le système est bon, que le capitalisme est humain, que l’argent est un bienfait pour tous. Il y aura du travail pour tous. Ils seront occupés. Ils pourront se bercer de rêves de vie meilleure. »

« Depuis six mois, Victor Hugo m’obsède. » Cet engouement pour le grand écrivain français, Sébastien Spitzer n’en fait pas secret. Dans chaque quartier de Londres, ses phrases font écho aux plus grandes lignes des Misérables. On y retrouve cette plongée vertigineuse dans les aortes de la pauvreté, le tintamarre assourdissant des machines industrielles et, surtout, cette douce bienveillance enveloppant les plus miséreux. De ses descriptions de la capitale, aussi sombres et précises que celles d’un Dickens, on pourrait presque les palper. L’histoire s’impose dans un contexte de misère sociale pour les Londoniens, comme pour tous les Anglais. A l’heure où le coton venu tout droit d’Amérique perpétue l’esclavage, de l’autre côté de l’Atlantique, enfants comme adultes travaillent sans relâche dans des conditions effroyables. On verrait presque les fumées noires planer « comme une encre liquide », les entassements d’usines qui « recrachent leur suite », et toutes ces ouvrières « les cheveux blanchis et les yeux gonflés par la poussière de coton », ces faubourgs « infâmes » où « les enfants naissent et disparaissent dans un mouvement constant. » La capitale britannique se fait l’antre de la misère extrême, des corps brisés et de l’espoir piétiné. D’ailleurs, «Charlotte n’a vu que ça, des pauvres, à Londres. Des milliers de désoeuvrés par ces milliers d’usines qui battent le fer à leur place, par ces milliers de métiers mécaniques qui tissent sans artisans et tous ces chevaux-vapeur qui tracent des voies nouvelles sans chevaux ni cochers. Elles sont bien exposées, ces machines diaboliques, tout en haut de Hyde Park, dans un écrin de cristal érigé comme un temple. »

Karl Marx

C’est dans ce décor insalubre que l’auteur dessine un à un ses personnages. Et à l’instar d’un Victor Hugo, il n’hésite pas à jouer au jeu du renversement des héros. Charlotte et Freddy apparaissent comme des êtres invincibles, portés chaque jour par un courage bouleversant malgré la faim, le cœur débordant d’amour et de sacrifices. Face à eux, le personnage de Karl Marx paraît bien pâle. Bien loin de l’image auréolée qu’on lui véhicule aujourd’hui, il se présente sous les traits d’un homme imbu de lui-même, vivant dans le luxe aux dépens de sa femme et de son ami Engels. Qui plus est, l’imbuvable personnage agit de manière complètement ambivalente avec les idéaux prônés dans ses écrits. Du pauvre qu’il défend avec ardeurs dans ses discours, il semble ne ressentir envers lui qu’un profond mépris. Quant à Engels, il apparaît comme un personnage torturé, poussant ses ouvrières à la révolte et jouant au protecteur du pauvre avant de retourner chaque dimanche pratiquer la chasse à courre. « Engels, c’est un peu mon Jean Valjean, explique Sébastien Spitzer. Il est né de ce qu’il déteste. Et il a beau passer sa vie à essayer de s’en extraire, de se détacher de son lieu de naissance, c’est plus fort que lui. Il finit toujours par y revenir. »

 

« L’or ! L’or ! Il rendra blanc le noir, beau le laid, vaillant le lâche, noble l’infâme, et juste l’infâme ! (…) Il détournera de vous prêtres et serviteurs ! Arrachera l’oreiller sous la tête des agonisants. Cet or jaune tricotera et brisera les religions. Bénira les maudits, fera adorer la lèpre (…) L’argent est la putain universelle du genre humain. » Shakespeare, Le Timon d’Athènes

Le mal du monde qui brise les hommes tient en un mot : l’Argent. L’argent, « la grande prostituée universelle » décrit l’auteur en citant Shakespeare dans le Timon d’Athènes. « Ce roman pour moi, c’est un livre général de la révolte, poursuit-il. Un enfant né de personne prend les armes pour une raison inconnue. » Si l’actualité a pu rajouter des problématiques dans le roman de Sébastien Spitzer, celui-ci était déjà bien entamé au début des manifestations. « Je n’ai pas attendu les gilets jaunes pour connaître Karl Marx, rit l’auteur. Je me souviens à l’époque où François Mitterrand allait être élu, ma mère, qui était giscardienne, s’était barricadée dans son appartement du XVIème arrondissement. Elle avait peur de Mitterrand qu’elle disait communiste. C’est à ce moment-là que Maurice Séveno, qui était ami avec Mitterrand, s’était moqué d’elle et lui avait dit d’arrêter de se faire des idées, que l’alliance avec les communistes n’était qu’une alliance de circonstances… C’est de sa bouche que j’ai entendu l’histoire de Marx et de son bâtard. Cette anecdote est toujours restée en moi. Puis tout ça est venu s’agréger, se coaguler dans mon esprit. » Son inspiration, c’est dans les nombreux textes de Victor Hugo qu’il la trouve. « Il y a notamment son discours sur la misère en 1849 où il dit « C’est l’anarchie qui ouvre les abîmes, c’est la misère qui les creuse. Vous avez fait des lois contre l’anarchie, faites en contre la misère ! » Quand tu écris avec ça dans la tête, ça prend tout de suite une autre dimension. Ça féconde, ça pousse, ça tire vers le haut ! »

« Elle se figurait qu’une mère c’est éphémère, le temps de quelques tétés. Elle croyait dur comme fer qu’une mère ça se gonflait de vie, ça se regorgeait d’amour, ça se creusait d’angoisses quand l’enfant s’en allait, puis se ratatinait comme une feuille fanée et qu’à la fin, sûrement, Evans la ramasserait. (…) C’est lui qui l’a relevée, Freddy. C’est lui qui l’a soutenue quand elle était à terre. Il est son presque fils, son plus que fils, devenu l’homme de sa vie. »

Victor Hugo, Discours sur la misère

Le cœur battant du monde, c’est aussi le destin, à la fois tragique et bouleversant, de Charlotte. Charlotte, la mère d’un « autre » qu’elle élève comme son propre fils. Charlotte, la mère plus que femme, qui sacrifie tout pour cet enfant tombé de nulle part. Elle va d’homme en homme, amasse un peu d’argent pour nourrir Freddy. Sur ce paysage où se confondent la misère et le mensonge, Charlotte est l’héroïne par excellence, une guerrière infaillible. Elle a sa place dans un conte mythique. C’est ce bouclier toujours levé pour protéger l’enfant qu’elle aime. Cette énergie défaillante et pourtant infatigable. Bien plus qu’un Marx ou qu’en Engels, c’est elle, LE personnage du roman. Cette jeune femme née de la misère, qui « pense qu’elle ne fera plus rien de sa vie (…), qu’elle est bonne à crever » et qui, pourtant, « rêve du jour où tout le monde mettra des gants pour elle, où on lui offrira des bouquets de Madame, avec ou sans curry, amandes ou sucre en poudre, et ce serait mieux encore s’il n’y avait rien à vendre, à acheter ou à prendre. » De cet être des rues, cette ombre de la pauvreté, cette laissée pour compte du vieux Londres, Sébastien Spitzer en fait un modèle féminin. Charlotte, on s’y attache, on l’admire, on la pleure aussi. C’est certainement sur elle que l’auteur écrit ses passages les plus poignants. Le temps d’un roman, il oublie son enveloppe masculine pour se laisser happer dans la tête de cette femme. Dans le cœur d’une femme mère à tout prix, funambule du désespoir, vacillant au-dessus du vide mais se raccrochant sans cesse à l’amour porté au petit Freddy. Quand on lui demande par quel miracle il a pu à ce point s’emparer d’un sujet comme la maternité, Sébastien Spitzer rit : « comme le dirait Woody Allen : je peux tout expliquer ! Ma mère a toujours rêvé d’une petite fille. Pas de chance : elle n’a eu que des garçons. En plus de ça, j’ai grandi uniquement avec des femmes, le conditionnement n’a donc pas été très compliqué ! » De l’amour, Charlotte n’en reçoit que trop peu. Il y a bien ce mystérieux fiancé, Evans. Mais la parole amoureuse, c’est dans la tête de Freddy qu’elle raisonne : « Un garçon et une fille. Deux indicibles qui se fondent. L’essence d’un sentiment. Bonne-maman avait tort. Aimer, ce n’est pas seulement quand on s’est perdus. C’est aussi se retrouver. »

 

« Quel est son nom ? Freddy n’est qu’un diminutif. Une contraction de prénom. Il est l’enfant sans nom, sans racines, sans origine. »

Le roman donne la parole aux déracinés, à ces êtres nés de nulle part, sans origine, sans attache. Freddy est toujours à la recherche d’une réponse à ce qu’il est, à la recherche d’un père « qui lui apprendrait des secrets. » « Ce roman, c’est avant tout l’histoire de Freddy qui ne connait pas ses racines, commente Sébastien Spitzer. Il n’a rien, pas de culture, mais une femme le prend dans ses bras et elle lui donne une part d’elle. Une paire d’ailes. Ces êtres sans culture, c’est tout ce que j’aime. C’est ça, mon inspiration : découvrir des personnes que tout le monde croit connaître et chercher leur part d’ombre. Ça, ça donne Freddy. »

« Son visage est une lune éclairée par la scène. Un croissant de sourire. La face cachée du bonheur. Freddy sent son cœur bête. Ses mots sont coincés au fond de lui (…) Freddy pourrait rester comme ça jusqu’à la fin du monde, rien qu’avec des bouts d’elle. Un coin d’épaule. La moitié d’un visage. Une odeur. »

Son lien avec l’écriture et la littérature ? « Il est évident ! » s’exclame Sébastien Spitzer. Celui qui suivait un cursus scolaire plutôt classique découvre à quinze ans les écrits de Miller, Fante, et surtout Hemingway. « Hemingway, il a été journaliste pour écrire le monde. Et à partir du moment où j’ai ouvert sa première page, j’ai su que je voulais être Hemingway. Sauf que moi, j’ai tout fait à l’envers ! » s’amuse-t-il. L’auteur commence en effet par une carrière de journaliste : Rwanda, Liban, Ouganda, Congo… il parcourt le monde en tant que grand reporter avant de se consacrer pleinement à l’écriture. « Dans le seul but d’écrire, j’ai recueilli les bribes de vie des autres, leurs témoignages. Je me suis planqué derrière des articles. Je n’écrivais pas, je décrivais. » Pour autant Sébastien Spitzer ne trouve pas ces deux professions incompatibles : « La vraie différence, c’est qu’un journaliste a une seule corde à son arc, et il doit faire vibrer la vérité, la seule et l’unique. Au contraire, un écrivain a au moins mille cordes à ses doigts et il peut faire jaillir des milliers d’émotions. Mais c’est tellement enrichissant d’aller voir ailleurs, de se frotter au monde. » Car comme l’auteur l’écrit lui-même dans son dernier roman, « il faut bien que cette vie folle ait du sens. »

Photo à la Une © Astrid di Crollalanza

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