Etre ou ne pas être Charlie

Bientôt midi,
Paris Paris
bien éveillé, reprend son train train quotidien
le banal effraie, la routine confond, pourtant la ville bat, souffle, vit
bientôt midi,
Paris Paris,
les nerfs à vif, le coeur aussi
le silence des armes et le hurlement des mots
le silence lâche des brutes et le hurlement enhardi des Justes
bientôt midi,
Paris, Paris,
le sol poisseux de sang et d’encre
l’esprit tourmenté qui tire du drame la sève de la lutte
bientôt midi, cinq ans plus tard
Paris, Paris, cinq ans plus tard
rien n’a changé
tout est pardonné

Poème de Juliette Le Bris 

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©  AFP JEAN-PIERRE MULLER 

 

Chacun de nous retient en lui un écho de l’Histoire.

La génération de nos parents nous racontera encore longtemps celle du 11 septembre. Les tours s’effondrant en boucle sur l’écran de la télévision. Le chaos jusque dans leur salon.

La nôtre gardera celle du 7 janvier comme un poignard figé dans la jeunesse. Les salles de classes abasourdies. Le monologue de la radio brisant le silence inhabituel du car scolaire. L’incompréhension face à l’écran. Les noms répétés, résonnant dans la tête. Par peur de les oublier, sans doute. Et le long des couloirs blancs, les dessins maladroits qui s’accumulent. Ces « on est Charlie » aujourd’hui vidés de leur substance.

Le premier article amer. Le directeur murmurant gravement que votre article étant sans doute un peu trop engagé pour un journal lycéen. Les menaces atterrissant directement dans les casiers des rédacteurs.

A 16 ans, nos plumes se heurtaient à ce qu’elles prenaient pour de l’impuissance. Dans cette salle de rédaction de journalistes en herbe, les caricatures soudain se taisent. On étouffe un peu. On hésite. Quelqu’un tente une plaisanterie déplacée ; on le rabroue d’un regard. On a peut-être eu tort.

Peut-être que là aussi, il aurait fallu en rire.

Peut-être que c’était les trahir, que d’interdire le rire.

Ou peut-être que ce jour-là, il aurait mieux valu se taire.

On rira demain. Et après-demain.

Pas aujourd’hui.

Non seulement l’affaire Charlie a vite été rangée au placard, mais l’étagère prend poussière sous l’accumulation des nouvelles préoccupations sociétales. Elections en tous genres, ravages politiques, calendrier festif, qui a encore le temps de s’inquiéter d’une presse provocatrice qui certes, ose mettre le doigt sur les plaies de notre société, mais qui a eu trop longtemps sa place sur le devant de la scène ?

Le 7 janvier mériterait pourtant d’avoir un impact plus fort dans nos mémoires. Il est vrai que, à l’heure où j’écris, cette journée a quitté depuis longtemps sa symbolique journalistique. Ce n’est plus à la presse, à ses luttes, au danger qu’elle encoure, auquel nous pensons aujourd’hui. Elle correspondrait plutôt au moment où la France entrait officiellement dans l’ère de la violence djihadiste, de l’imprévu, de l’intolérance, d’une confusion sans fin. Après l’émotion suscitée par l’affaire, il était plus simple d’admettre qu’elle était avant tout le préambule au cycle de l’angoisse dans lequel nous continuons de tourner, et qu’il serait bien mal venu d’en faire une date sacrée. Et comme toute première date, cette-ci était mieux enterrée.

En éclatant de manière si abrupte, l’affaire Charlie avait aussi permis d’éveiller un débat qui aura tenu la presse en haleine tout au long de l’année. Celui du « peut-on rire de tout », celui du droit au sarcasme et de la liberté de la presse. Jusqu’au massacre du Bataclan, la presse était au centre des attentions. Peut-être fallait-il la réformer, poser de nouvelles règles, être plus intransigeant envers cette liberté d’opinion durement acquise. Et à force de tant mettre en doute la liberté d’expression d’une presse déjà flageolante, les critiques ambiantes n’ont fait que continuer le travail commencé par les djihadistes jusqu’à créer une presse rampante et conformiste. En l’espace de cinq ans, la France a choisi son modèle incontournable de la provocation, et il est aujourd’hui bien plus sage de flâner devant les émissions de Cyril Hanouna que de se procurer le dernier numéro de Charlie Hebdo. Comme un mannequin que l’on établit selon des mesures précises et des critères établis, l’expression n’est plus libre que selon une définition bien conforme de ce que nous appelons encore la Liberté. Parce qu’il faut être libre, mais pas trop quand même, la presse doit être drôle sans être satirique, stupide plutôt que piquante, et surtout plaire au détriment d’être utile. Oui, aujourd’hui en France, à l’aube du XXIème siècle, l’on peut encore rire de tout. Rire de tout sauf des chrétiens, des juifs et des musulmans ; rire de tout mais surtout pas des Noirs et encore moins des Blancs ; rire de tout mais faisons tout de même attention aux Russes, aux Américains, aux Irakiens et surtout aux Français ; rire de tout mais pas de n’importe quel politicien et pas de n’importe quelle phrase. Il y a quelques mois, Catherine Meurisse déclarait dans un entretien pour Lecthot : « le rire est le filtre qui me permet d’appréhender la violence et la cruauté du monde sans trop en souffrir, il me permet de tordre le cou, dans la mesure du possible, à la désolation. » Mais c’est au rire aujourd’hui que l’on a choisi de tordre le cou, et le seul écueil à la Liberté est d’en demander l’autorisation. L’ère post Charlie est une ère d’angoisse où chaque sujet est tabou ; il faudra bientôt écrire à l’encre blanche pour être certain de ne vexer personne. Beaucoup oublieraient bien vite que ni les pamphlets, ni les caricatures, ne sont historiquement destinés à plaire et que c’est bien pour cette raison qu’ils constituent le fondement de la liberté d’expression. Le journalisme a bien pris un coup ce 7 janvier 2015 : il se terre à présent dans un cocon confortable où il ne faut écrire que ce que l’on demande de dire et où l’on ne dessine qu’à condition de n’en blesser aucun. L’art du débat et la passion du polémique –je veux dire la vraie, celle qui brusque plutôt qu’elle ne comble – s’enfouit peu à peu dans les décombres de la liberté d’opinion. Nous vivons une époque où le sarcasme doit être tendre et la critique affectueuse. Et la presse, en croyant devenir pudique, devient aussi inefficace qu’inutile.

Au-delà de la défaillance non revendiquée des médias au lendemain des attaques du 7 janvier, la France aussi vit son ère post-traumatique. Au lendemain des attentats, et ce tout au long de l’année 2015, le pays semblait connaître une renaissance humaine et fraternelle. Des quatre coins de l’hexagone, la population avait décidé de créer une chaîne humaine contre le terrorisme et déclarait à qui voulait l’entendre que l’homme ne pouvait que vaincre la barbarie à coup d’humanité. Elle était séduisante, cette France de 2015. Cette France qui, malgré les blessures et les doutes, trouvaient la force de se relever et de briser les frontières pour réclamer la fraternité mondiale. Pendant un instant, l’humanité reprenait le dessus sur l’individualisme, pourtant matrice de notre époque. Nous avons même cru, et faut-il s’en cacher, que les massacres de janvier allaient permettre un réveil, l’introduction d’une nouvelle ère. La France de Charlie était une France de justice, une France qui se levait le matin pour défiler place de la République, la main dans cette de son ennemi et les doigts emmêlés à ceux de la Marianne. Il était question de liberté, d’égalité et de fraternité, de justice et de conscience, de réformes et de solidarités. Cette France-là aussi n’a existé que le temps de quelques mois.

A l’heure où la planète brûle, où les misères sociales explosent, où les égoïsmes défont les chaînes humaines, le monde, œdipien, préfère se crever les yeux. Le temps béni de la solidarité prend lui aussi la poussière. Quant à la liberté, n’en parlons plus. Sur la scène de nos nouveaux idéaux, elle a été déclarée nouvelle ennemie publique.

Texte de Charlotte Meyer

Illustration à la Une : Léopold Meyer 

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