De la tendresse humaine

« Ils savaient maintenant que s’il est une chose qu’on puisse désirer toujours et obtenir quelquefois, c’est la tendresse humaine. » – Albert Camus, « La Peste » (1947)

Depuis deux semaines déjà, le monde est devenu fou. Plutôt : le monde a oublié au pied du lit son masque de civisme, essentiel pourtant à dissimuler la fragilité de sa nature. Et l’on assiste médusés à un théâtre barjavelien. D’abord, il y a ceux d’en haut. Ces politiciens, responsables d’une pénurie sanitaire depuis des années, et qui ravalent leurs excuses, cachées sous de fausses déclarations de guerre. Ceux-là même qui, face à l’épidémie, maintiennent coûte que coûte des élections municipales au prétexte que « la démocratie est au moins aussi importante que la santé. » Ceux-là enfin qui barricadent le pays, trop tard, en tentant maladroitement de se donner des attitudes churchilliennes. Il y a ceux d’en bas. Ceux qui continuent de sortir par troupeaux en se prenant pour les grands résistants de 1940. Ceux qui se ruent en masse dans les magasins, le regard fou, sauvage, prêt à tuer pour un vingtième paquet de pâtes et une nouvelle boite de conserve. Dans les rayons des supermarchés, l’homme pourra-t-il un jour faire croire à son humanité ? Ailleurs, on préfère relativiser, bien au chaud derrière son Iphone. En direct sur Instagram, tout le monde est désormais médecin, économiste et scientifique. Et ce tout le monde, qui n’est en réalité pas grand-chose, essaie de nous apprendre que ce virus « ce n’est rien en réalité. A la limite, les plus vieux mourront, puis les malades. La sélection naturelle en quelques sortes. Même chose pour les entreprises. » Heureusement, tout le monde sur les réseaux sociaux n’est pas fasciné par ces discours de basse cuisine. Les autres préfèrent poster leur enfant en couche-culotte ou leurs nouvelles occupations d’intérieur pour, dit-on « maintenir une cohésion sociale. » Et ailleurs encore, pas si loin, des infirmières se font agresser sur des parkings d’hôpitaux pour récupérer leurs masques, des maisons de retraite sont retrouvées abandonnées avec tous leurs occupants, des pharmacies sont dévastées – tant pis pour les malades. Nous applaudissons nos médecins, seuls héros de ces dernières semaines, se débattre en plein naufrage. Eux auraient de réelles raisons de devenir fous. D’autres prédisent déjà la fin du monde. L’apocalypse. Et tout autour encore, comme une ceinture d’astéroïdes, dernier bastion de la bêtise du siècle, les gouvernements du monde entier sont entrés dans une nouvelle guerre des étoiles : Qui trouvera le médicament miracle en premier ? Mais surtout : qui le vendra le plus cher ?

« Quand une guerre éclate, les gens disent : ça ne durera pas, c’est trop bête. Et sans doute, une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. » Albert Camus – La Peste

S’il faut bien retenir quelque chose de notre comportement face à cette épidémie, c’est d’abord que l’époque nous a désappris la nuance. A celles et ceux qui se déclarent en guerre et cherchent des tirades martiales, il serait temps de rappeler que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » La guerre, des pays du monde entier la connaisse, et depuis la nuit des temps. La guerre, c’est la cruauté de l’homme versant le sang de l’autre. C’est craindre pour sa vie non pas à cause d’un virus mais parce que son semblable peut, à n’importe quel moment, vous ôter la vie dans des circonstances atroces. Il existe bien, tout autour du globe, des populations entières confinées à cause de la guerre. Elles ne font pas de télétravail. Elles n’ont souvent pas les moyens de se battre à corps défendant dans des grands supermarchés. Elles ont rarement l’eau courante pour se laver les mains à chaque accès de toux. Elles n’ont pas l’électricité nécessaire pour passer des journées entières devant Netflix en attendant que la « guerre » soit finie. Elles ne racontent pas leur quotidien morne derrière un téléphone. Nous ne sommes pas en guerre. Nous ne guettons pas le bruit des bombes à toute heure de la journée et de la nuit. Nous ne craignons pas pour nos vies toutes les fois que quelqu’un vient à frapper à notre porte. Nos morts ne se font pas descendre ou torturer sous nos fenêtres. Et déclarer aujourd’hui que nous sommes en guerre, bien au chaud dans notre appartement ou notre maison équipés, c’est cracher au visage de toutes les populations qui vivent sous les bombes depuis des années. Peut-être devrions-nous gagner en conscience, en respect et en empathie.

Reformulons donc : nous sommes face à une épidémie d’un nouveau virus. Et personne n’a besoin d’y ajouter une formule virulente pour faire entrer dans nos consciences que cette période doit être prise au sérieux. Parce que oui malgré tout, des gens meurent, et nos gouvernants sont toujours bredouilles.

« Ce qui me semble caractériser le mieux cette époque, c’est la séparation. Tous furent séparés du reste du monde, de ceux qu’ils aimaient ou de leurs habitudes. Et dans cette retraite ils furent forcés, ceux qui le pouvaient, à méditer, les autres à vivre une vie d’animal traqué. En somme, il n’y avait pas de milieu ». – Albert Camus, Carnets II (1942-1951)

Dominique Eddé (auteur de Kamal Jann) - Babelio
Dominique Eddé © DR

L’autre leçon à tirer de cette triste histoire est que nous avons encore une fois oublié d’en profiter pour remettre en cause notre système actuel, guidé par la matrice de l’égocentrisme. Celui de l’hyperconsommation, qui nous pousse à nous ruer dans les grandes surfaces, y compris pour consommer des produits inutiles et jusqu’à cambrioler des pharmacies. Le tout sans jamais penser au client suivant qui sera sans doute au moins dans le même besoin que nous. Celui aussi de la plainte acharnée où chacun se considère comme le plus démuni quand d’autres sont confinés sous les ponts ou, rappelez-vous en, sous les bombes. Quand d’autres en blouse se retrouvent contraints de choisir qui il faudra sauver en priorité. Il ne suffit pas que de les applaudir ; récompensez-les en restant honnêtes. Celui enfin de l’hyperconnexion qui même maintenant nous éloigne de l’humanité pure. Il y a quelques jours, The Atlantic publiait un article essayant de nous faire croire qu’en période de confinement, « you have a moral responsability to post your boring life on instagram. » On aurait pu s’attendre, face à ces événements tragiques, que notre humanité se serait un instant détournée de ces réseaux en masse pour se concentrer sur l’essentiel. Non pas sur des milliers d’abonnés, mais sur nos proches. Non pas en postant toujours plus de photos inutiles de nos intérieurs, mais en prenant enfin le temps de ralentir, de revenir à nous. A l’ère où les écrans passent jusqu’aux portes des salles de bain, nous savions que l’heure est à l’Impudique. On invite le monde entier dans nos rêves et ceux de nos enfants, dans nos cœurs amoureux et aussi quand ils se brisent, dans nos échecs et nos réussites, dans nos ambitions les plus futiles et nos réjouissances les plus promptes. Ils défilent en grand dans nos accalmies, dans nos larmes, dans nos rires et dans nos crises existentielles, dans notre chambre remplie de nous, et jusque dans nos lits. Il y avait un endroit où on ne l’avait pas encore emmené : c’est à la sieste. La sieste, ce repos de l’intime, ce moment où l’on ferme les fenêtres au monde pour se retrouver seul face à nous-mêmes, à nos désirs propres, à nos entières réflexions ; le voilà à présent porté en grande pompe sur la place publique. Car non, les réseaux sociaux ne renforcent pas la cohésion sociale, même s’ils font circuler de l’humour – ils détruisent en revanche la véritable attention humaine. Et si le monde est à la sieste, partageons-la avec les personnes que nous aimons. Profitons-en pour revenir entièrement à l’intime. Nous avons, pour une fois, la possibilité de mettre sur pause ce monde qui zappe, qui va trop vite, ce monde de l’instantané et de l’éphémère. Pendant ces prochaines semaines, reposons l’anecdotique. Et saisissons-là, cette opportunité de prendre rendez-vous avec nous-même et avec ceux que nous aimons. Plutôt que de répondre à l’article douteux de The Atlantic, je vous laisse à loisir lire ce magnifique article de Dominique Eddé. Parce que quand les plus belles idées sont accompagnées des Lettres les plus nobles, il est vain de les reprendre. Il faut leur laisser la place : « Qui sait si le retour de la mort dans l’approche de la vie n’est pas aussi un réveil de la vie à la vie ? Qui sait si cette guerre sans coups de feu et sans haine n’est pas le spectacle qui manquait précisément au monde du spectacle ? Qui sait si cette bataille collective contre la mort n’aura pas le pouvoir de porter un coup, au moins provisoire, aux batailles qui sèment la mort? Et si la valeur toute puissante de l’argent s’effondrait d’elle-même devant le constat de son impuissance, de son clinquant dérisoire? »

« Et pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. » – Albert Camus, La Peste

Pour toutes ces raisons, Combat Jeune change son programme pour les prochaines semaines à venir. Pendant tout le temps que durera ce confinement, nous vous proposerons des articles plus légers. Des nouvelles en tous genres, des dessins, du romantisme, de l’humour, de la passion. Nous tenterons d’être comme une bulle d’air loin de l’angoisse médiatique, des réseaux ou de votre studio. Place à l’art et à ce qu’il peut offrir. A défaut d’être des Rieux, nous voudrions, à la manière d’un Joseph Grand, trouver les mots justes pour que chacune de vos lectures soit notre victoire. Et que l’on retrouve, ensemble, un peu de cette tendresse humaine.

« Aux heures où l’on se sent le plus misérable, il n’y a que la force de l’amour qui puisse sauver de tout ». – Albert Camus à Maria Casarès, 31 juillet 1948

A lire ici, le magnifique texte de Dominique Eddé

Image à la Une : Domaine Public

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