Monsieur le Président, nous ne sommes pas en guerre

Non, Monsieur le Président, nous ne sommes pas en guerre.

« Nous ne sommes pas en guerre contre une armée ou une autre nation » vous avez raison, nous ne sommes pas en guerre. La rhétorique de la peur et de la répression ne cachera pas longtemps votre responsabilité dans la crise que nous subissons. Elle ne cachera pas non plus votre responsabilité dans la privation de liberté que vous êtes obligé, aujourd’hui, de nous imposer et votre responsabilité dans le bilan humain, social et économique de cette crise. La liste des morts et des malades est déjà trop longue et elle s’allonge encore d’heure en heure. Nous, citoyens, nous nous souviendrons. Il y aura en effet un avant et un après. L’après nous le construisons dès à présent.

En tant que jeunes chercheurs en sciences politiques, nous pouvons contribuer à déconstruire les principes de rhétorique fallacieux. C’est aussi cela, préparer l’après : non, nous ne sommes pas en guerre.

Qu’est-ce qu’une guerre ?

En science politique, un débat existe sur la définition de ce qu’est une guerre. Cette définition a évolué dans le temps. Dans l’ère de l’Etat-Nation, la guerre a d’abord opposé des Etats entre eux. La guerre interétatique, à l’époque moderne, est devenue, au sens clausewitzien[1], de plus en plus absolue : mobilisation des corps et des esprits, mobilisation de l’avant et de l’arrière du front et mobilisation des civils autant que des militaires. Aujourd’hui le phénomène guerrier est devenu protéiforme, la définition de la guerre s’est élargie. Les conflits ethniques ou religieux, la criminalité transnationale, le recours à des mercenaires et à des sociétés guerrières privées, la cyberguerre ont contribué à repenser la guerre.

Dans son sens le plus large, la guerre est un conflit armé entre deux entités politiques. Pour Clausewitz fondamentalement « la guerre est un affrontement entres volontés ».

Où est la volonté d’un virus ? Le risque sanitaire est un risque sécuritaire et non pas un risque militaire.

Ou alors et comme vous semblez l’appeler de vos vœux, il y aura un avant et un après crise du coronavirus dans la définition même de ce qu’est une guerre. On pourra alors faire la guerre à tous les maux de notre société, déclarer la guerre à la pauvreté, aux sans et au mal logement, à la corruption endémique de notre système politique. Il faudra faire la guerre aux viols, aux agressions sexuelles. Il faudra faire la guerre aux inégalités et aux discriminations. Enfin, il faudra faire la guerre au réchauffement climatique, à la pollution et mener une guerre contre la disparition de la biodiversité. Votre guerre n’est pas militaire, elle est sécuritaire.

Vous avez dit lors de votre allocution : «l’ennemi est là, invisible, insaisissable qui progresse». Je ne pense pas que la rhétorique de l’ennemi intérieur soit la mieux choisie tant elle peut être utilisée pour désigner n’importe quel ennemi : migrants, traitres, juifs, francs-maçons, terroristes etc. Elle n’a d’autres effets que la peur, ici, c’est une peur de vie ou de mort et la peur permet toutes les manœuvres politiques.

La rhétorique guerrière et celle de la peur permettent de consentir à la privation de liberté.

Si le virus n’a pas de volonté propre, vous, vous avez une volonté politique. « La guerre est le prolongement de la politique par d’autres moyens » disait Clausewitz mais souvent la politique se sert de la guerre comme stratégie. Elle permet d’en appeler à l’union sacrée derrière le chef et au chef de se présenter comme le sauveur[2]. Le temps de guerre permet des mesures exceptionnelles et souvent liberticides. En plus de cette légitimité guerrière et charismatique, Monsieur le Président, vous vous appuyez sur un argument d’autorité : la science. Comme souvent, vous mélangez le savant et le politique et vous confisquez à la démocratie son essence : le débat.

Lundi 16 mars 2020 vous avez déclaré la guerre au Covid 19 : Jupiter a chanté Mars. Votre parole est performative, vous êtes le chef des armées. Lundi 16 mars 2020, vous nous avez assignés à résidence et vous avez fait rentrer les armes dans nos villes. En réalité, votre volonté de puissance cache bien mal votre impuissance et l’incompétence qui vous entoure. Vous avez promis des moyens. Où sont-ils ? Pourquoi n’avons-nous toujours pas de tests de dépistage du coronavirus pour tous ? Nous ne demandons plus où est Steeve, mais simplement où sont les masques et les respirateurs ?

Vous vous présentiez hier comme une autorité morale, vous incarniez le monarque républicain au-dessus des logiques partisanes. Vous avez seriné : « La Nation protégera ses enfants » mais avez-vous agi en bon père de famille ?

Début mars, quand vous nous invitiez à aller au théâtre et à vivre normalement, aviez-vous pris la mesure de la menace ? Non et vous avez fait passer le profit avant nos vies. Quand vous n’avez pas mis en place de contrôles systématiques à l’entrée sur le territoire, vous avez perdu la première manche. Vous vous rêviez dans les habits du Général mais vous n’êtes qu’un homme aux affaires.

Combien de Français aujourd’hui ont peur de leur police ? J’avais déjà peur quand je voyais un policier armé d’un lanceur de balles de défense (LBD). Aujourd’hui, dans les rues, ils ont des armes automatiques. Le préfet de Police de Paris en est venu à se vanter de la brutalité de ses hommes en son nom propre. Comment restaurer ce lien perdu entre un peuple et sa police, pour que ces mesures d’isolement soient acceptées comme protectrices et que nos villes perdent leurs allures de zones occupées ? Les consignes ont été suffisamment claires et nous vous connaissons malheureusement trop bien Monsieur le Préfet.

Vous en appelez à la responsabilité et à la solidarité, c’est un aveu de l’échec de l’Etat et de votre échec.

Vous appelez à notre esprit de solidarité, de responsabilité, mais où était votre esprit de responsabilité quand votre premier ministre a accepté la démission de la ministre de la santé au début de la crise ?

Comment se fait-il que dans un pays développé, nous n’avons plus de masques pour les soignants. Comment se fait-il que nous devions mendier auprès des entreprises pour qu’elles fabriquent du gel hydroalcoolique : de la glycérine, de l’alcool et de l’eau. Vous envoyez les soignants, les paramédicaux, les étudiants « au front » sans armes. De la glycérine, de l’alcool et de l’eau vous n’en avez pas mais vous leur demandez de la sueur, du sang et des larmes.

Vous avez appelé lundi 16 mars à la mobilisation générale derrière nos soldats, les soignants. Vous leur avez dit merci mais je vais reprendre les mots de Clément Viktorovitch, docteur en sciences politiques et spécialiste de rhétorique : « Avant de leur dire merci, vous auriez dû leur demander pardon ». Le service public reprend aujourd’hui ses lettres de noblesse. Il reprend surtout sa nécessité vitale pour nos vies. Vous en souviendrez-vous quand le temps sera venu ? Devant une pandémie, la recherche du profit individuel ne peut pas répondre à la crise.

Les pandémies, particulièrement contagieuses, sont des cas d’école montrant qu’un bien public doit être soustrait des logiques marchandes. La contagion touche indifféremment le riche et le pauvre. Pour nous protéger tous, le soin doit être apporté indifféremment aux nantis et aux miséreux. Le service public est indispensable et en première ligne : l’hôpital public.

Or, l’hôpital public va mal. Il allait déjà mal avant l’épidémie. Vous récoltez la poursuite des politiques d’austérité que vous avez continué à semer. L’hôpital public n’est pas en quarantaine, il se meurt depuis quarante ans : vétusté des locaux, surcharge des emplois du temps, conditions de travail dégradées, salaires indécents, manque de personnels, démissions, dépressions… Vous avez fait le sourd depuis trop longtemps, aujourd’hui vous payez le prix de nos vies.

Après avoir voulu faire passer en force la réforme des retraites en utilisant l’article 49 alinéa 3 de la Constitution au nom du respect du débat démocratique, vous transformez votre impuissance en une volonté de puissance et un temps de paix pour un temps de guerre, quels autres mots votre rhétorique va elle galvauder ?

Le nouveau monde prend de plus en plus des allures orwelliennes : « La guerre c’est la paix, l’amour c’est la haine et la liberté c’est l’esclavage ».

Comme tout citoyen, nous avons des droits et des devoirs mais chaque petit soldat, chaque « enfant de la Nation » comme vous l’avez rappelé dans votre allocution doit d’abord ressentir de la confiance pour son chef. Il faudra en prendre bonne note pour la crise économique et écologique à venir. Les premières plaintes devant la Cour de justice de la République (CJR)viennent d’arriver.

Hugo Plassais

[1] Carl Von Clausewitz (1780-1831) était un officier de l’armée prussienne. Il est l’un des premiers théoricien et stratège moderne en Europe.

[2] Article du 18 mars 2020 de The Conversation : « Sommes-nous vraiment en guerre » sur l’utilisation de la propagande guerrière en politique.

Image à la Une © AFP // Philippe Lopez

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