Bouche de Soie – Episode 6

Rodolphe se réveilla tôt, comme à son habitude, et engloutit rapidement le petit déjeuner que lui présenta Nestor. Petit déjeuner qu’il termina par une grande rasade de café noir, habitude qui lui donnait une haleine horrible selon Judith. Tout en enfilant sa redingote noire, il dévala les escaliers qui menaient au vestibule, et s’engouffra sans mot dire dans sa voiture, depuis laquelle il ordonna à son cocher le chemin de la banque. Le trajet, ainsi que la journée de travail qui suivit, lui parurent anormalement long. Tout à ses pensées pour Gabrielle Richard, il fut d’une humeur exécrable envers ses employés, apostrophant sa secrétaire à la moindre coquille qu’il dénichait dans un dossier, ou tempêtant contre l’imprimeur qui avait mal orthographié le nom d’un illustre ministre autrichien. Il se montra très fébrile, lors de l’important repas d’affaire en compagnie de son associé Louis Clavel, et de plusieurs de leurs actionnaires. Contrairement à son habitude, il toucha à peine à son repas, délaissant même les petites pâtisseries à la fleur d’oranger servies comme accompagnement des cigares, offerts par le restaurant à ses clients les plus réguliers. Soupçonnant une affaire d’alcôve, Louis Clavel écarta rapidement Rodolphe de la discussion d’affaire, et celui-ci, prétextant un problème administratif urgent, s’éclipsa discrètement avant l’arrivée des cafés.

De retour à la banque, après avoir feuilleté quelques dossiers, Rodolphe se mit à tourner en rond dans son large bureau, l’air désorienté, comme ces ours sauvages qu’il avait vu plus jeune, subitement lâché dans les étroites fosses des zoos parisiens. A seize heures, n’y tenant plus, il fit porter une lettre à l’adresse indiquée par sa nouvelle employée, annonçant qu’il arriverait plus tôt que prévu, prétextant le désistement d’un de ces clients. N’ayant pas obtenu de réponse dans l’heure qui suivit, Rodolphe attrapa sa canne et son écharpe de soie bleu nuit, toutes deux suspendues à la patère située près de la grande porte à double battants, puis il sortit de son bureau, marchant d’une allure raide, aussi rapidement que lui permettait son embonpoint. Sa secrétaire, les larmes aux yeux à cause des reproches incessants de son employeur, n’osa même pas demander à Rodolphe si ce départ était définitif ou non et plongea le nez dans l’un des quatre énormes dossiers ouverts autour d’elle.

En raison de sa sortie prématurée de la banque, Jules n’était pas encore arrivé. Rodolphe héla donc en grognant l’un des nombreux conducteurs de fiacres stationnés devant la banque. Il indiqua à l’un d’eux l’adresse inscrite sur le petit carton brun, puis la voiture s’ébranla, emmenant Rodolphe, en état d’extrême agitation, sur le lieu de son rendez-vous avec l’étrange petite fleuriste. Arrivé face à l’adresse indiquée, Rodolphe renvoya le cocher – auquel il laissa un généreux pourboire – et traversa la rue en direction de l’immeuble portant le numéro 35.

Le vestibule dans lequel pénétra Rodolphe, loin d’être luxueux, était propre. Une petite femme replète, qui devait faire office de gardienne, s’avança alors à pas mesurés et demanda d’un air suspicieux devant la tenue élégante de son interlocuteur :

« – Vous cherchez quelqu’un ?

Rodolphe, mis mal à l’aise par le regard hostile de la vieille femme, asséna brusquement :

-Je viens voir Mademoiselle Richard. C’est pour une affaire strictement confidentielle. Déclara-t-il en insistant sur le terme « strictement ».

-Ah Mademoiselle Richard, oui je vois. 6ème étage, tout au fond du couloir, la porte verte. » Répondit la concierge, se désintéressant alors totalement de Rodolphe.

Celui-ci, interloqué par cet échange absurde, secoua la tête et entama la montée des six étages de l’immeuble, dépourvu d’ascenseur. Il arriva au cinquième étage complétement essoufflé, de grosses gouttes de sueurs perlant sur son front, le cœur au bord de l’implosion. Après plusieurs minutes passées à ahaner en se tenant le ventre, Rodolphe s’épongea le front et la nuque de son mouchoir déjà imbibé de sueur, puis il gravit lourdement le dernier escalier étroit qui menait au sixième et dernier étage. Après avoir vérifié l’état de son pardessus, il lissa rapidement à l’aide de ses doigts boudinés ses cheveux bruns, puis prenant une grande inspiration frappa à la porte verte, indiquée par la concierge. Rodolphe perçu un pas vif et quelques mouvements précipités, puis la porte s’ouvrit.

         La jeune femme ne parut absolument pas surprise de sa venue malgré la tenue très légère qu’elle arborait. Elle se tenait pieds nus sur le pas de la porte, ayant pour seul vêtement une large chemise de nuit de lin, laissant peu de place à l’imagination. Ses cheveux noirs cascadaient jusqu’au creux de ses reins, et son visage démaquillé semblait encore plus pâle qu’à l’ordinaire. Seuls ressortaient ses yeux bleus et sa bouche d’un rouge violent, semblable à une goutte de sang. Avec un sourire la jeune femme s’effaça, laissant entrer Rodolphe dans un modeste couloir sombre débouchant sur une pièce principale, meublée de façon spartiate à l’aide d’un matelas à même le sol, d’un lourd fourneau de fonte et d’une petite coiffeuse, chargée de produits de beauté.

A peine eu-t-il pénétré dans l’appartement que l’odeur métallique propre à la jeune fleuriste assailli ses narines. Gêné, le banquier se retourna en direction de Gabrielle afin de lui demander s’il pouvait ouvrir la fenêtre. Il sursauta quand il croisa le regard de cette dernière qui venait de tirer le verrou de la pièce dans laquelle ils se trouvaient réunis. Toute trace de placide soumission avait quitté le visage de la jeune femme, son beau visage était déformé par un rictus prédateur et une expression gourmande. Rodolphe déglutit bruyamment, l’impression d’étouffement qu’il avait éprouvée lors du premier contact avec Gabrielle lui écrasa la poitrine et il chancela.

S’approchant d’un pas souple, semblable à celui d’un fauve, la jeune femme inspira goulument le cou de Rodolphe, imitant le mouvement qu’il avait initié hier lors de leur entretien. Ses yeux papillonnèrent, un sourire béat étira ses lèvres pulpeuses, et elle sembla un instant étourdie par la forte odeur de musc qui se dégageait du banquier. Rodolphe profita de cet instant d’apparente faiblesse pour la repousser instinctivement de tout son poids, une peur viscérale lui hurlant de fuir cet endroit clos. Surprise la jeune femme recula à peine et éclata de rire devant l’air ahuri du banquier :

« – Mais enfin mon tout précieux qu’est-ce qui te prend ? Tu n’as pas peur de moi tout de même ? Susurra-t-elle d’une voix suave en caressant amoureusement la joue grasse de sa proie.

Rodolphe, incapable de réagir, frissonna sous l’effet de la caresse et, au prix d’un effort surhumain, souffla :

-Qui êtes-vous exactement ?

-Qui je suis ? Tu le sais déjà voyons, Gabrielle Richard, dit-elle en secouant la tête. Non ta vraie question est : « Qu’est-ce que je suis », c’est bien ça mon chéri ?

Loin de se sentir flatté par les nominations affectueuses, Rodolphe eut la nausée et se contenta d’acquiescer.

-Eh bien c’est plutôt simple, je suis ce que les médecins appellent une predator-humanis. Ou ce que les ethnologues nomment dans les tribus noires, les fameux « hommes cannibales»…

A l’évocation du mot cannibale, les genoux de Rodolphe cédèrent sous son poids et il s’écroula sur le matelas, de lourds sanglots secouant son énorme corps. Surprise, Gabrielle s’agenouilla alors à côté de lui et écarta doucement du visage de Rodolphe ses bras, les immobilisant de chaque côté de son corps.

-Allons, allons mon chéri ne pleure pas, j’irai vite avec toi promis. Chuchota-t-elle en lui baisant doucement le front.

La douceur des lèvres de la jeune femme contrastant avec la force de son étreinte, les pleurs de Rodolphe cessèrent brusquement lorsque celle-ci embrassa ses lèvres minces au milieu de son visage bouffi. Alors que Rodolphe commençait à lui rendre ces baisers, Gabrielle s’écarta très légèrement et souffla comme pour elle-même :

-Je crois que tu es prêt, c’est toujours mauvais pour la viande quand la proie est angoissée. »

Le regard brouillé par les larmes, la dernière pensée de Rodolphe – avant de sentir la pointe du long couteau de boucher enfoncée d’une main experte dans son abdomen – fut l’odeur métallique de sang qu’embaumait Gabrielle.

Et la douceur de ses lèvres baisant les siennes.

Un baiser de mort.

Une mort douce comme la soie.

 

Image à la Une : Domaine Public 

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