Bilan d’En Marche 2020 : la Santé entre “engagement collectif” et “urgence vitale”

Il y a maintenant trois ans, Emmanuel Macron, encore ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique seulement quelques mois avant, est élu Président de la République par quelques vingt millions de français.e.s. (soit moins d’un tiers de la population nationale) face à la candidate d’extrême-droite Marine Le Pen. Il se présente en tant qu’homme fort, droit dans ses bottes, ayant un programme solide et il ira jusqu’au bout. Bref, après cinq années un peu moins ferme de Hollandisme, un peu de fermeté ne fera pas de mal. Plus jeune, plus dynamique Emmanuel Macron a voulu incarner la figure d’un homme conquérant pour “bâtir une France nouvelle”.

Seulement voilà, entre le programme du candidat et la concrétisation, il y a un large écart. Un écart qui est tout simplement l’existence d’une réalité matérielle, palpable où les budgets sont limités, où les intérêts de grandes compagnies pèsent plus lourd dans la balance et où l’opposition, aussi bien politique que sociale, est là pour rappeler qu’un programme et des lois s’appliquent avant tout à des êtres-humains. Car comme dirait Jacques Chirac, homme dont l’actuel Président semble s’inspirer (ou en tout cas essayer) : “Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent”.

“Faire plus pour ceux qui ont moins”   

La page 22 du programme d’Emmanuel Macron annonce, photographie émouvante d’une retraitée se préparant un café sous le regard attentif d’Emmanuel Macron à l’appui, l’heure d’une politique qui mettrait en place une “vraie égalité” entre les individus. La page suivante liste alors les différentes propositions du candidat. Chacune est agrémentée d’une petite encoche, manière subtile et délicate, de suggérer que “c’est comme si c’était fait”. Mais qu’est-ce qu’une “vraie égalité” ? Si sur le papier glacé du programme, le futur-président semble avoir conscience de la situation extrêmement précaire de certain-e-s de ses concitoyen-nes, les politiques menées et les réactions qu’elles ont pu susciter prouvent qu’il y a là de quoi s’interroger.

En ces temps de confinement, alors que la longueur des journées se fait douloureusement ressentir, on se souvient sans peine des manifestations organisées par des mouvements comme celui des Gilets Jaunes, ou les manifestations contre la réforme des retraites qui ont regroupés de nombreux corps de métiers (parmi eux de nombreux membres du personnel de santé). Des manifestations qui ont fait entendre le ras-le-bol, l’épuisement et la pression (économique, politique et sociale) subies par les travailleur-ses. Des cris de colère mais aussi de désespoir de la part de “ceux qui ont moins” et qui semble toujours payer les pots cassés.

  • Plus pour la santé

Nous consacrerons 5 milliards d’euros de notre Plan d’investissement à la santé, notamment à la transformation de notre médecine de ville et de nos hôpitaux

Cette promesse est l’une des proposition phare du “Plan santé 2022” d’Emmanuel Macron. Ce plan santé qui visent à répondre aux demandes de plus en plus pressantes des Français-e-s concernant notamment l’accès au soin, mais aussi et surtout à répondre aux revendications des soignant-e-s, qui peinent de plus en plus à maintenir à flot les services d’urgences des hôpitaux publiques tout en essayant eux-mêmes de ne pas couler. Cette colère des médecins et de l’ensemble du personnel soignant, tous corps de métiers confondus, se manifeste dorénavant de plus en plus régulièrement, et, de plus en plus violemment face au manque de réaction des gouvernements qui se sont succédés depuis les dix dernières années.

    En effet, sous la présidence de François Hollande les mesures prises respectaient pour la plupart les promesses du candidat : ouverture du don du sang aux homosexuel.le.s, expérimentation de “salles de shoot” pour les toxicomanes”, remboursement intégral de l’IVG pour toutes les femmes, loi sur le “droit de mourir dans la dignité”… Ces lois, essentielles et légitimes, ne répondent pour autant pas au “malaise soignant” dénoncé par les manifestations et les comptes-rendus des syndicats du personnel soignant. En grand défenseur des droits de l’humain, Emmanuel Macron met en avant dans son plan “Ma santé 2022” sa volonté de transformer le système de santé pour “une meilleure organisation des professionnels de santé” afin de “remettre les patients au centre du système”.

 

Contenu de la loi : “Ma Santé 2022”

(adoptée définitivement le 16 juillet 2019)

La suppression du numerus clausus dans les facultés de médecine pour la rentrée 2020.
Améliorer l’accès aux soins de proximité (en déployer a minima 1 000 entre 2019 et 2022) et création du statut d’assistant médical chargé d’assister les généralistes (4 000 entre 2019 et 2022).
Labelliser entre 500 et 600 « hôpitaux de proximité » d’ici 2022 (contre 243 en 2019).
Deux mesures qui devraient être dynamisées suite à l’épidémie de COVID-19…
La “télémédecine” qui promeut “le développement du numérique dans le domaine de la santé” (espérons que la télémédecine touchera autant de français-e-s que le virus de la téléréalité)

 

Mais derrière ce louable objectif de mettre fin au déserts médicaux et de moderniser (au sens de numériser) l’hôpital en France, se cache encore une fois la même volonté : reléguer sous le tapis les revendications concrètes du personnel hospitalier derrière de grandes propositions phares. S’il est évident que les patients doivent être au coeur du système de santé français, cela ne doit pas se faire au détriment des soignant-e-s eux-mêmes qui sont de facto au centre du système hospitalier. En effet faire “plus pour la santé” c’est aussi faire plus pour celles et ceux qui permettent à ce système de la santé de fonctionner, malgré les coupes budgétaires, le manque de lits, de postes et de matériel. Comme le souligne Nicole Ferroni dans sa chronique du 18 mars 2020, les attentes du personnel hospitalier vis-à-vis du ministre de la santé et au-delà du Président, Emmanuel Macron, sont assez claires : “la création de postes et l’ouverture de lits”.

 

Revendications du personnel hospitalier 

(recueillies pendant les manifestations de juin 2019)

Prise en compte de la pénibilité du travail de soignant (journées de 12h, fatigue physique et psychologique, possibilité de journée de travail de 18h en cas de manque de personnel).
Départ anticipé à la retraite.
Création de 10 000 postes d’infirmier-e-s et d’aides soignant-e-s.
Augmentation des moyens accordés aux hôpitaux publics (Selon la Fédération hospitalière de France, 8,6 milliards d’euros d’économie ont été demandés aux établissements de santé) et donc des rémunérations du personnel soignant lui-même.
Arrêt de la fermeture de services, de lits et d’établissements.

 

A ces revendications extrêmement explicites, c’est pourtant souvent de minces pansements Urgo qu’on a posé sur la plaie béante que laissait voir l’hôpital public à travers les manifestations de son personnel. L’actuelle crise sanitaire à fait ressortir de manière d’autant plus criante cette situation dramatique pour bons nombres de soignant-e-s. Les témoignages affluent sur les réseaux sociaux : des médecins, des infirmier-e-s, des aides soignant-e-s à bout de nerfs, des larmes, de la colère, du désespoir. Autant de cris qui se mêlent aux plaintes des patients, dont les conditions de prises en charges sont évidemment affectée. Face à ces revendications, les rustines proposées par les gouvernements successifs ne suffisent plus. Foin des primes et de la plateformes téléphonique de Mme Buzyn, les hôpitaux sentent le roussi. Aussi, puisque “l’Etat paiera” et que nous avons une “dette” envers le personnel hospitalier peut-être sera-t-il temps d’offrir à l’hôpital public ce qu’il demande depuis plus d’un an ? (A tout hasard : des postes et des lits)

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Quelques chiffres (d’après le dossier de presse Projet de Loi Finance 2020) :

Suppressions d’emplois de 143 ETP (Équivalent Temps Plein) au ministère de la Solidarité et de la Santé.

La parenthèse peut sembler futile, au mieux ironique, mais elle vient rappeler à tout un chacun qu’applaudir tous les soirs le personnel soignant depuis sa fenêtre n’est ni un remède contre les maux hospitaliers, ni d’une quelconque aide au personnel soignant. L’action a de quoi attendrir, faire à la rigueur, sourire le septuagénaire et rire sur Twitter, mais tourne rapidement au ridicule si elle est considérée comme un remerciement plein et entier de la communauté à son personnel soignant “en première ligne”. En effet la notion “d’engagement collectif” mise en avant par Emmanuel Macron lors de sa campagne présidentielle concernant les hôpitaux, réclame un peu plus d’implication corporelle et politique de la part des individus qu’un simple battement de main, accoudé à son appui de fenêtre. L’actuelle pandémie a effectivement provoqué une sorte d’électrochoc médiatique qui fait des soignant-e-s les “héros de notre quotidien”, des soldats qui “luttent chaque jour contre la maladie”. Mais l’électrochoc sera-t-il véritablement efficace ? Car pour l’heure la priorité c’est la reprise de l’économie pour “sortir de la crise sanitaire en douceur” et éviter de basculer dans une nouvelle crise d’un tout autre genre, la crise économique. On se souvient sans peine que ce sont bien les crises financières et économiques qui ont creusé les déficits publics et contraint les états (européens notamment) à adopter une politique d’austérité qui oblige à rogner certaines dépenses. Il semble ici peu pertinent de s’attarder sur les choix politiques des gouvernements successifs, toujours est-il que cette tendance générale à contribuer pour une part non négligeable à affaiblir l’hôpital français.

12drees.solidarites-sante.gouv.fr

Car le but n’est pas ici de dresser un réquisitoire contre la politique menée contre Emmanuel Macron, celle-ci à ces défauts mais n’est pas l’unique responsable de la situation hospitalière actuelle. Le résultat de ces années d’investissement “à la baisse” (si l’on considère que des termes purement économiques sont adaptés pour décrire l’institution hospitalière française) est qu’on l’on a de plus en plus considéré l’hôpital public comme un “manque à gagner” économique et qu’on a peu à peu oublié que c’était avant tout des êtres humaines qui faisaient tourner cette grosse machine “peu rentable”. De cette vision politico-économique, dont l’ancien banquier de Rothschild ne s’est pas départi, découle l’évidente inadéquation entre les demandes du personnel hospitalier et les réponses que lui fournissent le gouvernement En Marche (toutefois peut-être que l’épidémie sanitaire saura faire basculer la donne, là encore tout reste à écrire et nous verrons si Emmanuel Macron tiendra mieux ses promesse aux soignant-e-s envers qui “nous avons une dette”). La distribution de prime, la mise en place d’une plateforme téléphonique d’urgence sont tout autant de palliatifs mis en place par Agnès Buzyn, qui camouflent plus qu’ils ne réparent les fissures de l’hôpital public.

 

A l’heure de l’épidémie mondiale, il nous apparaît d’autant plus évident qu’une gestion purement économique et administrative de l’institution hospitalière n’est plus possible. En effet si l’hôpital public est une institution comme une autre, ceux qui font tourner cette gigantesque machine, sont avant tout des êtres humains. Si l’on peut rogner abondamment sur les moyens matériels et techniques dans les milieux hospitaliers, le facteur humain lui est, et reste encore, irremplaçable. Dans ses discours de soutien et ses allocutions publiques, le Président de la République semble goûter au champ lexical guerrier. L’expression “Nous sommes en guerre”, énoncée lors de l’une de ses premières allocutions au début du confinement, exemplifie la comparaison établie par Emmanuel Macron entre le confinement actuel et la situation vécue par les civils lors de la première guerre mondiale.

Cette comparaison tend elle aussi, comme les politiques publiques menées jusqu’à présent, à occulter la dimension profondément humaine du système hospitalier. Pendant cette période inédite peut être serait-il judicieux pour le Président de la République et son gouvernement de lever un instant le nez de ses livres d’histoires pour “Reprendre la mesure de l’humain”. Cette expression de David Lescot tirée de son ouvrage Dramaturgie de la Guerre à propos du théâtre d’Edward Bond trouve ici toute sa pertinence. Alors même que le festival d’Avignon 2020 a été annulé pour des raisons de santé publique, les circonstances actuelles nous invite plus que jamais à puiser dans l’art non seulement le rêve et l’évasion mais également l’étincelle qui saura rallumer nos lanternes.

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