Arabie Saoudite, une Liberté muselée

« Quand la liberté d’expression n’existe plus, c’est la liberté de pensée que l’on jette en prison » Pascal Mourot.

Si la question de la liberté est depuis des siècles interrogée par les philosophes, elle reste cependant sans issue claire. Pour certains, elle peut aller jusqu’à la représentation de l’Homme vivant comme bon lui semble, c’est-à-dire sans loi. Pour d’autres, la liberté va de pair avec certaines contraintes, comme cela est le cas en démocratie. Il existe en réalité, mille façons d’aborder la liberté. La liberté d’expression en est une composante particulière dont la définition semble évidente : à partir du moment où la censure, sous toute forme qu’elle soit (avertissement, emprisonnements, attaques, mise à mort…), est présente, alors la liberté d’expression n’est pas acquise. Aujourd’hui, nous pouvons certainement nous estimer heureux de la place de cette liberté dans certains pays. Mais sa quasi inexistence dans d’autres est une tare pour eux car  s’il n’y a pas de liberté d’expression, de droit à la contradiction, le pays avance avec des œillères et, quelle qu’en soit la nécessité, il n’y a pas d’évolution possible. L’Arabie Saoudite en particulier souffre de cette absence critique de liberté en général, d’expression en particulier

Dans un tel environnement où la liberté d’expression est inexistante, comment  la jeunesse, souvent argumentative de nature, espoir et avenir du pays, tire -t-elle son épingle du jeu ?

 

Silence, on prie

Tout d’abord d’un point de vu religieux, l’Arabie Saoudite est le berceau de l’Islam avec ses deux mosquées sacrées de La Mecque et de Médine où est enterré Mahomet. Ce pays est un pays de création récente (datant de 1932) qui porte le nom de sa dynastie régnante, les Al Saoud. Il fonctionne sur des bases bien différentes des nôtres. Les partis politiques comme les manifestations publiques sont interdites. Le ciment du pays est l’islam, celui de la Charia qui subordonne le civil à la loi islamique. Résultat : censure absolue sur toute critique de cette interprétation très rigoriste sur la religion, que ce soit dans le comportement ou dans les opinions exprimées ou simplement écoutées.

Mais la censure de toute expression critique dans les médias ne s’arrête pas à la religion. Elle couvre aussi la famille royale, et en particulier le roi et, depuis peu, le prince héritier M.B.S. (Mohamed ben Salman) qui concentre tous les pouvoirs et dont il est hors de question de contester l’autorité.

Il faut ajouter qu’en Arabie Saoudite la censure de toute expression déplaisante prend souvent des formes particulièrement violentes et terrifiantes, allant jusqu’à l’assassinat planifié des « coupables » ainsi que le démontre le récent guet-apens et meurtre de Jamal Khashoggi, musulman pratiquant mais opposant politique  via ses chroniques dans le Washington Post.

Le president francais Emmanuel Macron recevait au palais de l'Elysee le prince heritier saoudien Mohammed ben Salmane le 10 avril dernier. La France se montre relativement prudente dans ses critiques de la politique saoudienne.
En avril 2018, Emmanuel Macron recevait le prince héritier MBS © YOAN VALAT / POOL / AFP

Jeunesse et liberté en terre censurée 

Cette question est capitale car plus de 55% des 30 millions d’habitants d’Arabie Saoudite a moins de 25 ans. On constate que l’étroite surveillance et le conformisme de leur environnement religieux, politique et culturel depuis la naissance  a conduit cette jeunesse, dont le poids ne  peut être ignoré, a  un certain conservatisme identitaire. Cela change petit à petit et ils balancent maintenant  entre volonté d’ouverture d’esprit, d’informations indépendantes, de libre expression contradictoire et adaptation  plus ou moins consentante à un régime qui en 50 ans a  accompagné  le passage de leurs familles d’une vie rude à leur grand confort matériel actuel.

Le témoignage d’un ami saoudien que j’ai contacté me semble assez typique de cette dernière attitude. Mohammed, m’a livré (avec difficultés) quelques informations à propos de la liberté d’expression au sein de son pays : « Je ne peux pas vraiment te dire… La liberté n’est pas comme en France… Par exemple je ne peux pas critiquer le Roi. Si je dis quelque chose de mal sur lui, je peux être attrapé par les autorités. Mais nous espérons qu’avec une nouvelle Couronne, plus jeune, ça ira mieux. Peut-être que nous aurons de nouveaux films au cinéma, du théâtre… Et plein d’autres choses… Comme les pays européens. » (traduction française)

Que pourrions-nous tirer de ce témoignage ? Si ce n’est la difficulté d’expression, et la pointe d’espoir qui trésaille et vacille ?

Voyons quels sont dans les faits les possibilités de libre expression (un tant soit peu contestataire) pour cette jeunesse vivant en Arabie Saoudite. Elles sont  inexistantes au niveau des anciens médias, presse, radio, télévision sur lesquels les autorités exercent une censure totale. L’espace public, un peu moins surveillé qu’autrefois par une police redoutée reste très peu propice à toute libre expression, peu existante même en famille.

 

Contourner l’autorité, un défi périlleux

Sachant que le royaume exerce une censure extrême de toute activité sur internet, quel espace de liberté d’expression reste-t-il aux jeunes Saoudiens? Snapchat et Whatsapp semblent être pour eux le moyen discret et favori de libre communication  au quotidien.

Plus remarquables sont les courageux blogueurs dans l’un des pays les plus répressifs au monde. Raif Badawii, blogueur condamné à dix ans prison et 1000 coups de fouet pour insulte à l’Islam, en sait quelque chose. Il faut aussi mentionner la blogueuse Eman Al Nafian qui, avec six autres femmes, est emprisonnée dans un lieu secret depuis mai 2018 pour leurs propos critiques en faveur des droits de la femme et de l’homme en Arabie Saoudite. A cela s’ajoute pour les mêmes raisons (même si l’accusation infondée de trahison est mise en avant par le pouvoir) plus d’une vingtaine de journalistes. Reporters Sans Frontières (RSF) n’a pas accès aux prisonniers et dans son classement mondial de la liberté de la presse 2018, RSF classe l’Arabie Saoudite à la 169ème place sur 180.

Le bloggeur Raif Badawi, emprisonné depuis 2012 en Arabie saoudite.
Le bloggeur Raif Badawi, emprisonné depuis 2012 en Arabie saoudite. RSF

Le prix à payer pour la moindre tentative de liberté d’expression (que ce soit pour les jeunes ou les moins jeunes) est effectivement très dissuasif et ces tentatives ne permettent pas à ce jour que se desserre beaucoup le bâillon de la censure.

Malheureusement, tant que l’Arabie Saoudite restera un pays riche dont les habitants jouissent d’avantages matériels exceptionnels grâce aux revenus du pétrole, la plupart des Saoudiens accepteront les limites imposées à leurs libertés. Combien de temps cela durera-t-il ? Surtout, la jeunesse fortement diplômée et agile sur le net fera-t-elle preuve de la même patience ? Celle-ci  pèse d’un poids démographique important  et il est essentiel pour le pouvoir d’en garder le contrôle. C’est probablement l’une des raisons qui a poussé le prince M.B.S. à répondre aux souhaits d’ouverture de cette tranche de la population en  autorisant  soudainement les cinémas, les concerts, les rencontres sportives, la conduite des femmes, contrairement aux souhaits des autorités religieuses. Cela ne va pas jusqu’à la liberté d’expression, très loin de là. La liberté d’expression reste donc relativement timides…tant que le pays reste prospère.

Image à la Une : 

Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, lors d’une rencontre avec le secrétaire d’Etat américain à Riyad, le 14 janvier 2019. (ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / POOL / AFP)

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