Le narcotrafic en Amérique latine : une géographie en réseaux

C’est une situation si complexe qu’elle est à aborder avec des pincettes. Plus qu’un simple réseau de marchandises, le trafic illégal dans la région contribue revoir les modèles agricoles et territoriaux. Mais il remet surtout en question la sécurité des frontières et la marge de manœuvre des gouvernements sur celle-ci. Enquête.

Pierre-Arnaud Chouvy, docteur en philosophie et géographie et rédacteur de nombreux travaux sur les opiacés et leur trafic parle de la drogue comme d’un « impensé géographique » et souligne par là l’importance du rapport au territoire qui fonde la production et la mise en circulation des substances illicites, tout particulièrement en Amérique latine. En effet, le continent sud américain est encore majoritairement en développement, avec des pays où la croissance urbaine est certes exponentielle mais où la terre et l’agriculture sont une source de revenu pour de nombreuses familles. Un rapport intitulé « Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2019/2028 » paru en 2019, indique d’ailleurs que malgré une baisse de la part de l’agriculture dans le PIB moyen des pays de l’ALC (Amérique latine et Caraïbes), le secteur représente en tout presque 5% du PIB moyen, et ce taux monte jusqu’à 10% au Guatemala ou en Equateur. Le développement de l’agro-business menace cependant les petits paysans et les exploitations familiales modestes, qui peuvent être tentées de se tourner vers la production de drogue, plus lucrative. De fait, les grandes exploitations – fazendas – au Brésil occupent presque 45% de la surface agricole utile (SAU) mais ne sont exploitées que par 1% des agriculteurs, quand 40% des agriculteurs se partagent moins de 2% de la SAU. Cette réalité du monde agricole de plusieurs pays de l’ALC permet en partie d’expliquer à quel point l’insertion dans le système de la production illégale peut apparaître comme une opportunité pour les petits cultivateurs aux ressources très limitées et faisant face à une concurrence intraitable. En Colombie, la culture de la coca est une aubaine pour certains petits cultivateurs mais elle s’ancre avant tout dans un trafic illégal et dangereux, et les risques humains sont bien réels tant les échauffourées entre trafiquants et soldats sont nombreuses. Récemment, la Bolivie a opté pour une voie médiane entre un laisser-faire complet et une prohibition totale : le président Evo Morales a en effet proposé que chaque paysan puisse cultiver un maximum d’un cato (une parcelle de 1600 m²) de feuilles de coca afin de compléter ses revenus sans pour autant prendre part massivement à un commerce illicite. C’est ce qui est mis en avant par Charles Capela dans un article paru en 2013 dans Politique étrangère et intitulé « Réforme(s) du contrôle des drogues : l’Amérique du Sud en pointe ». Il insiste sur le fait que cette légitimation est contraire aux principes internationaux puisque la feuille de coca figure sur la liste des substances illicites proposées par l’ONU. La Paz invoque quant à elle la notion de tradition héritée pour justifier l’autorisation de la production de coca. Aux questions purement sanitaires se surimposent alors des questions agricoles et de patrimoine.

Le narcotrafic façonne en profondeur les territoires ; de la production à la consommation, les drogues et leur trafic réinventent une géographie particulière. Cultiver des plantes opiacées c’est s’insérer dans une géographie rurale dont les liens avec le territoire sont profonds. Le processus de circulation de la marchandise fonctionne selon une logique de réseaux entremêlés qui irriguent les espaces de passage. Le narcotrafic s’appuie sur des lieux clefs du transit et de la distribution, et sur une logique internationale, en s’exportant loin des territoires de production.

Un ancrage territorial fort

Ces questions agricoles, souvent oubliées par les politiques de lutte contre le narcotrafic, sont majeures : pour espérer avancer il faut comprendre les problématiques des agriculteurs pauvres des pays d’Amérique latine, qui trouvent auprès des narcotrafiquants une source de revenu imbattable mais également plus fiable, quand les politiques ont tendance à favoriser les gros domaines de l’agro-business au détriment des petites production. La géographie des territoires latino-américains offre des possibilités innombrables de laboratoires à ciel ouvert, ou plutôt à ciel couvert puisque cachés par la canopée des rainforest qui recouvrent 46% de la surface totale de l’ALC. À l’abri des institutions étatiques, paysans et narcotrafiquants tirent parti d’un climat favorable et d’une surface de production importante.

La mise à l’écart des terrains de production est nécessaire pour contrer les opérations de démantèlement organisées par les autorités. Pierre-Arnaud Chouvy propose l’utilisation du terme « antiroute », pour désigner les voies de passages qui permettent d’accéder aux laboratoires et doivent être à la fois praticable pour les cultivateurs et les différentes personnes impliquées dans le trafic, et en même temps impraticable pour les forces de l’ordre. À cette notion, nous proposons d’ajouter celle d’ « antilieu ». En effet, des espaces a priori désertés, des vides sur la carte, sont en réalité des zones de production majeures, dans des régions où le système agricole est encore largement producteur d’inégalités. Des espaces de forêt, qui n’entrent pas dans la catégorie « surface agricole utile » le deviennent donc par la force des choses et pour les besoins d’une production illicite.

Une circulation qui s’appuie sur des réseaux denses et modulables

À l’étape de la mise en culture et de la transformation succède l’étape de la mise en circulation de la drogue. Les territoires de production se sont ainsi dotés de réseaux denses de distribution. Les liens entre les différents pays-laboratoires ont participé à un effacement des frontières, tant les connexions sont multiples et souvent facilitées par la complicité des autorités locales. En découle ce qu’Alain Labrousse, Daurius Figueira et Romain Cruse analysent dans l’article « Evolutions récentes de la géopolitique de la cocaïne » paru en 2008 dans la revue L’espace politique : l’effet ballon : « la réduction de la production obtenue en Bolivie et au Pérou a été plus que compensée par son accroissement en Colombie – en anglais balloon effect ou effet ballon : quand on appuie sur la surface d’un ballon gonflable, cela provoque une excroissance plus loin ». Cette analyse de la situation met en avant l’absurdité qu’il y aurait à vouloir lutter contre le narcotrafic pays par pays, comme si la circulation des drogues respectait les frontières étatiques. L’analyse des réseaux de la drogue nous montre que ce système tend à homogénéiser les territoires en favorisant toujours plus d’interconnexions.

Le trafic de drogue crée et utilise donc son propre réseau mais il détourne également les réseaux existants. En effet, pour faire entrer de la drogue dans un pays, une couverture est nécessaire, or les échanges, notamment agricoles, entre pays de l’ALC constituent une aubaine pour les trafiquants. La coopération commerciale inter-régionale entre les pays d’Amérique latine sert donc les intérêts des trafiquantes d’opiacés. Il apparaît donc que les réseaux de transports quadrillent et irriguent les territoires en profondeur, d’où la nécessité de ne pas concentrer l’action de lutte aux frontières, ce que rappelle Pierre-Arnaud Chouvy quand il signale « que les frontières sont les enveloppes d’espaces plus ou moins propices aux trafics et que les mesures d’interdiction, éminemment tactiques et opérationnelles pêchent par manque de profondeur stratégique et géographique ». Ainsi, s’il est évident que les frontières sont des zones qui cristallisent les tensions et peuvent être des lieux de contrôle privilégiés, délaisser le reste du territoire, où se scellent les alliances, où s’organisent le transport est une erreur qui oublie que le trafic s’enracine avant tout dans des territoires. En plus de ça, les frontières elles-mêmes ne sont pas de simples lignes sans consistance, mais elles façonnent les espaces qui l’entourent. Pour lutter efficacement contre le trafic illégal, il semble nécessaire de ne pas se concentrer uniquement sur la zone de fracture mais sur les espaces alentours, qui dans notre cas d’étude, bien souvent, ne sont pas tant séparés les uns des autres. Certains gisements pétroliers sont localisés au même endroit que des plantations de cocaïne. Par ailleurs, plusieurs guérillas entre groupes politiques prennent place sur des terrains utilisés pour la production de drogue. Une hypothèse qui pourrait être avancée serait la cohabitation entre des narcotrafiquants et des membres de l’opposition politique, moyennant financement, pour empêcher le gouvernement d’agir.

Les frontières : complices poreuse du narcotrafic

L’obsession pour la frontière, qui fait naître des phénomènes comme le blindage, c’est-à-dire la matérialisation physique d’une ligne frontalière, rend compte d’une vision que les politiques ont du trafic de drogue. Il est en effet perçu comme concentré sur des points précis, plutôt que sur des espaces larges. Ainsi frontières, aéroports, gares et quartiers spécifique de villes jugées criminogènes, notamment d’Amérique du nord, apparaissent comme des plaques tournantes du trafic de substances illicites, les cibles sur lesquelles concentrer les efforts de lutte. Dès lors, s’il n’est pas pertinent de concentrer tous les efforts sur ces points spécifiques, ils apparaissent néanmoins comme les sommets des réseaux de distribution, les points nodaux du trafic. La distribution au détail et la consommation prennent en effet appui dans quelques espaces déterminés, stratégiques. On peut parler, avec Luis Fernandez, de « territoires psychotropiques » à savoir des lieux où la probabilité de trouver des acteurs quelconques du narcotrafic est élevée et donc des zones privilégiées de l’effort de lutte. Les espaces de transit, comme les gares terrestres ou aéroportuaires, sont des points clefs du trafic car il permettent de passer des pays producteurs aux pays consommateurs. Dans notre cas d’étude, le passage s’effectue des pays de l’ALC aux Etats-Unis. Dans ces espaces internationaux on trouve principalement des passeurs, souvent femmes ou enfants, utilisés pour acheminer la drogue vers les pays consommateurs.

Ceci étant dit, la mise en détail de la drogue ne se fait pas au sortir des points de passage. On ne trouve donc pas de dealers et de revendeurs aux pieds des avions, prêts à emporter leur stock avec eux. En revanche, dans les villes consommatrices, groupes concurrents de revendeurs au détail sont présents. La formation de cartels de dealers pousse les autorités à mobiliser des forces en nombre dans ces zones urbaines. Dans les années 1980, Miami était considérée comme l’une des cités les plus dangereuses au monde car elle était le théâtre d’affrontements sanglants entre gangs, et les autorités débordées perdaient le contrôle de la situation, ce que rappelle Dominique Godrèche, journaliste et écrivaine, dans un article d’avril 2009 pour Le Monde Diplomatique, intitulé « Entre violence et Cocaïne, l’autre visage de Miami ». Les guerres entre cartels s’exportent des pays de l’ALC vers certaines villes des Etats-Unis. Ainsi, dans l’article « Les réseaux de narcotrafic sur le sol américain » paru dans Politique Américaine en 2005, Jorge Fernandez Menendez indique : « à la frontière Tamaulipas-Texas, une véritable guerre est en cours […]. Les réseaux de Basse-Californie ont résisté à ces assauts […] et ils ont non seulement renforcé leur influence sur les canaux de distribution en Californie, mais ils ont également étendu leur contrôle de la production de marijuana et de méta-amphétamines sur la Côte-Ouest des Etats-Unis ». Ces affrontements entre cartels mettent en avant la réalité de la multiplication des réseaux de distribution qui pèse lourd dans l’augmentation de la violence, puisque les questions de contrôle du marché entrent en jeu. De plus cette prolifération de cartels concurrents complique un peu plus la tâche des autorités concernant le démantèlement.

L’exportation de produits illicites comme une simple marchandise légale, vers les Etats-Unis ou plus loin, vers l’Europe, montre comment un commerce tout d’abord très confidentiel s’est appuyé sur des logiques territoriales et régionales pour devenir mondial.

De la production à l’exportation – d’après Yves Lacoste (Dictionnaire de géopolitique, 1997) et une carte de l’Observatoire géopolitique des drogues parue en 1996 dans l’Atlas mondial des drogues (PUF)

Le trafic illégal contribue ainsi largement à façonner le territoire, et même les territoires. En effet, pour les pays producteur, il réinvente un modèle agricole qui se surimposent au modèle existant, jugé injuste par nombre de petits cultivateurs. Mais il rend également le territoire dangereux. À l’échelle régionale, il met en avant les coopérations – légales et illégales – qui existent entre les différents pays d’Amérique latine. Enfin, à l’échelle internationale, il exporte non seulement un produit mais également des tensions et des problèmes, que les différents gouvernements doivent gérer. Étudier ce trafic c’est donc étudier à la fois une situation géopolitique, une situation sanitaire mais également une situation tout à fait géographique et cartographique.

Image à la Une : Un Jungle Lab dans la forêt amazonienne – Crédits: The McClatchy Company

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