Donner de la Voix – Un plaisir simple

  Depuis le 26 juin, le Tour de France a repris ses droits. Et avec lui, le parfum qui l’accompagne depuis plus d’un siècle. Comment le définir ? La tâche est complexe, tant chacun y rattache des souvenirs et des couleurs différents.

  Peut-être le Tour a-t-il d’abord un goût de vacances. Celui des lentes journées d’été, pleines du plaisir simple de n’avoir pas d’urgence.

  Peut-être est-ce celui de l’enfance, de souvenirs lointains couleur de soleil sur maillot jaune. Ils sont doux, souvent flous, mais ils restent. Ils font partie de nous. Ceux des parents, des enfants comme des grands-parents ont souvent des traits communs. Les noms, les équipes, et peut-être les vélos ne sont pas les mêmes, mais la voix s’anime de la même passion, lorsque reviennent ces premiers souvenirs de grande boucle.

  Peut-être les images participent-elles à définir le parfum du Tour. Des confettis de couleur au milieu de champs de tournesol. Les visages marqués aux casques profilés luttant contre la montre. La tension qui anime le peloton, à l’approche des sprints massifs. Les corps flous et crispés sous la pluie, billes indistinctes dans l’orage. L’âpreté des étapes de montagne, les corps arc-boutés sur les machines, fendant une foule criarde. Les bras levés et le sourire des vainqueurs.

Tour de France : la 18e étape emmène les coureurs de Trie-sur-Baïse (Hautes-Pyrénées) à Pau après deux incursions dans le Gers et les Landes (illustration)
Le Tour et ses images © France Bleu – AFP – David Stockman / Belga Mag / Belga

  Peut-être est-ce son décor. Chaque jour, les coureurs traversent un paysage différent, un patrimoine singulier. Le Tour est l’occasion de découvrir l’histoire d’une région, ses styles architecturaux, sa faune et sa flore, ses châteaux et ses monuments. Il rappelle les cours d’histoire-géographie et les leçons de choses d’hier, l’odeur d’encre et la carte de France pendue au mur des salles de classe d’antan.

  Sans doute sont-ce ses coureurs, ceux qu’Albert Londres appela « les forçats de la route. » Depuis toujours, chacun choisit ses favoris et retient ses champions, grands ou petits, de Garin à Pogačar en passant par les Coppi, Geschke, Bardet, Merckx, Hinault et consorts… Et, derrière les grands noms, tous les « coéquipiers » et autres « poissons-pilotes » qui, chaque jour, durant trois semaines, se dépassent sur leur vélo. Sans eux, les leaders ne pourraient pas gagner. Le peloton ne serait plus qu’un ruban malingre et triste, sur des routes trop larges pour lui. Imagine-t-on le Tour sans ses vainqueurs-surprises ni ses échappés valeureux ?

  C’est aussi le bonheur du bord des routes. Les foules bigarrées qui s’animent au passage de la caravane et des coureurs, les applaudissements, les pique-niques et les camping-cars. Sans le public, ses excentricités – quand elles sont respectueuses des efforts des coureurs – et sa joie de « le voir passer, » le Tour n’est pas tout à fait le même.

C’est certainement tout cela à la fois, le parfum du Tour. La liste n’est pas exhaustive. Chacun y met ce qu’il veut, depuis plus de cent ans. Et heureusement !

Le Tour à travers la Nièvre, en 2010 © Christophe Masson, pour Le Journal du Centre

 Et la course, me direz-vous ? Un scénario chaque jour redécouvert, dont les protagonistes, couleurs et images, en s’ajoutant, tissent l’histoire de l’épreuve.

  A n’en pas douter, la deuxième étape du Tour 2021 entre Perros-Guirec et Mûr-de-Bretagne Guerlédan restera dans les mémoires. L’étape longue de 183,5 km verra le Néerlandais Mathieu van der Poel s’imposer au terme de la deuxième ascension de la côte de Mûr.

  Au matin de l’étape, van der Poel est vingtième au classement général, à 18 secondes du Français Julian Alaphilippe. Après 18 km de course, l’échappée se forme, composée de Simon Clarke, Edward Theuns, Jonas Koch, Jérémy Cabot, Anthony Pérez et Ide Schelling. Ces deux derniers coureurs vont batailler afin de se répartir les points distribués pour le compte du Classement de la Montagne, que récompense le maillot à pois. A ce petit jeu, c’est Ide Schelling, le porteur du maillot, qui finit par s’imposer. Edward Theuns choisit de fausser compagnie à l’échappée à 72,5 km du terme de l’étape, rejoint peu après par Jérémy Cabot. Ils seront finalement repris par le peloton à 18 km de l’arrivée, où débutait le premier passage de la bosse.

  Là, Mathieu van der Poel fait parler ses jambes et place une accélération. Massif, d’un coup de pédale fluide et puissant, il distance le peloton et prend les 8 secondes de bonification attribuées au sommet. Il cesse ensuite son effort, avant d’attaquer de nouveau, lors du second passage, sur des pentes à 12%. Il creuse rapidement un important écart avec ses adversaires, remporte l’étape et s’adjuge le maillot jaune en empochant les 10 secondes de bonification attribuées au vainqueur. Au soir de cette deuxième étape, les rôles se sont inversés : van der Poel, nouveau premier du classement général, a 8 secondes d’avance sur Alaphilippe, devenu son dauphin.

Mathieu van der Poel produisant son effort non loin de l’arrivée © La Voix des Sports, par la Voix du Nord – AFP

  Cette étape et son vainqueur ont une résonnance particulière, que la seule performance sportive ne peut expliquer. L’histoire s’est mêlée à la course. Mathieu van der Poel est en effet le petit-fils de Raymond Poulidor.

  Quel coureur pouvait davantage évoquer la grande boucle et la ferveur qui l’entoure que « Poupou » ? Il gagna le cœur des Français par son abnégation, sans cesse renouvelée, qui ne fut jamais couronnée de succès sur le Tour. Il y participa à quatorze reprises – entre 1962 et 1976 – et jamais il ne porta le maillot jaune. Ses huit podiums, ses cinq troisièmes places, lui valurent le surnom d’« éternel second. » Sa personnalité attachante, sa combativité et – peut-être – son image d’incarnation d’une France rurale, lui attirèrent une sympathie restée inégalée : la « Poupoularité. » Sa carrière sur le Tour coïncida avec celles de deux quintuples vainqueurs de l’épreuve. D’abord celle de Jacques Anquetil, puis du « Cannibale » Eddy Merckx. La malchance a également pu faire son office, comme en 1968, où une chute dûe à un accident avec une moto de l’organisation entraîne son abandon.

Raymond Poulidor, sur le Tour 1974 © Le Parisien

  Le petit-fils a donc réussi là où avait échoué son grand-père, décédé en 2019, à qui il dédia sa victoire, d’un doigt pointé vers le ciel.

  Toutefois, comment expliquer notre émotion, devant notre télévision ? Ses larmes à l’arrivée l’expliquent bien sûr en grande partie. Mais elles n’appartiennent qu’à lui seul, et nous n’avons pas à nous y attarder. Il n’y avait donc pas que cela. Comment comprendre que beaucoup aient été touchés par sa victoire, et l’acclament aujourd’hui sur le bord des routes, bien qu’ils n’aient jamais vu son grand-père courir ?

  Peut-être parce que, sur son visage en pleurs, se superposaient des images en noir et blanc. Celles de son grand-père, au coude à coude avec Anquetil, sur les pentes du Puy-de-Dôme, en 1964. Celles de sa chute en 1968. Celles encore de son visage tendu vers les sommets, en 1974.

Le Français Jacques Anquetil (G), maillot jaune de leader, est au coude à coude avec son compatriote Raymond Poulidor dans l'ascension du Puy de Dôme, le 12 juillet 1964 lors de la 20ème étape du Tour de France, menant les coureurs de Brive à Clermont-Ferrand. A l'arrivée, Poulidor, 3ème, reprendra 42 secondes à Anquetil, insuffisant cependant pour empêcher le Normand de remporter à Paris son 5ème Tour de France.
Jacques Anquetil (à g.,) et Raymond Poulidor (à d.,) sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964
© France 3 Auvergne Rhône-Alpes – AFP

  Sur celui de son petit-fils, c’est l’histoire du Tour qui se rejouait. C’est l’écho de ces archives, de ces anciens grains de voix, gravés dans la mémoire collective, que l’on entendait. Et c’était cela sans doute, qui nous nouait la gorge. Pouvoir admirer, un instant, la succession des champions.

C’est tout cela, le Tour de France. Ce n’est rien que cela.

De merveilleuses émotions.

Raymond Poulidor (à g.,) et Mathieu van der Poel (à d.,) en 2016 © Le Parisien – Belga / David Stockman – Icon Sport

P.S. On rappellera que le père de Mathieu van der Poel, Adrie, était également coureur cycliste, et a porté un jour le maillot jaune. Que l’on excuse un léger accès de chauvinisme…

Image de couverture : Mathieu van der Poel célèbrant sa victoire lors de la deuxième étape du Tour de France, un doigt pointé vers le ciel © Le Parisien – Reuters/ Michael Steele

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